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LA PERVERSION NARCISSIQUE N’EXISTE PAS ? Notre avis

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La perversion narcissique n’existe pas : analyse d’un faux débat

Dans un contexte où la communication est accessible à tous et propageable à grande échelle, il est facile de donner son opinion en un clic et la voir potentiellement devenir virale. Et souvent, lorsqu’un phénomène fait le buzz, émerge presque automatiquement un contre-buzz. Ainsi, les médias se sont mis à parler massivement des PN et l’engouement du public pour le sujet a amené différentes personnes, parmi lesquelles des psy, à s’insurger contre cette idée, clamant haut et fort que la perversion narcissique n’existe pas.

Pourtant, une étude sociologique récente vient apporter un éclairage nouveau et décisif sur ce débat. Marc Joly, sociologue et chercheur au CNRS, a publié en 2024 une enquête magistrale de près de 600 pages intitulée La perversion narcissique. Étude sociologique (CNRS Éditions). Sa conclusion est sans appel : le pervers narcissique n’est pas une catégorie galvaudée, mais bien un révélateur de profondes transformations sociales. Analysons les fondements de ce débat pour faire avancer la réflexion.

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Avant-propos : Comprendre l’opinion opposée

Même si le nom de ce site indique clairement son positionnement contre l’idée que la perversion narcissique n’existe pas, il nous semble important de considérer les opinions divergentes afin d’entretenir une démarche de progression. Pour qu’un débat soit porteur, il faut accueillir les arguments adverses avec une grande ouverture d’esprit et être prêt à changer d’avis si la démonstration est suffisamment convaincante. Voici ce que les anti-PN disent et ce que nous en pensons.

1. L’argument nosographique contre l’existence des MPN

La nosographie, c’est la «Description et classification des maladies d’après leurs caractères distinctifs.» En psychologie, c’est le plus souvent le DSM-V (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux dans sa 5e version) édité par l’APA (American Psychiatric Association) qui fait référence. Il existe aussi la CIM (Classification internationale des maladies) actuellement à sa 11e version, qui est fournie par l’OMS (Organisation mondiale de la santé). Aucun de ces deux ouvrages n’emploie le terme de perversion narcissique. C’est le principal argument avancé pour contester l’existence du profil PN.

En d’autres termes, puisqu’il n’est pas reconnu par les références scientifiques internationales, alors il n’aurait aucune légitimité en tant que pathologie.

Pourquoi l’argument nosographique ne suffit pas à nous convaincre

Le processus d’admission d’un nouveau critère, d’une nouvelle classification ou d’une nouvelle catégorie dans le DSM, autant que dans la CIM, est très long. Il requiert de nombreuses recherches et un recul scientifique de plusieurs années. Si l’on prend l’exemple de l’ESPT (état de stress post-traumatique), il aura fallu attendre plus de 60 ans entre la 1re version du DSM (1952) et la 5e (2013) pour parvenir à une définition plus proche du ressenti des patients.

En effet, selon le DSM-I, l’ESPT ne concernait que les situations de combat militaire et de catastrophe civile. Aujourd’hui, il inclut les victimes et les témoins (directs et indirects) d’atteintes physiques et psychologiques, et même les agresseurs (lorsque ceux-ci ont agi sous la contrainte d’une autorité). Notons également que l’entrée de la pathologie dans le manuel survient plus d’un demi-siècle après les travaux d’Oppenheim (suivi par Freud) sur la «névrose traumatique». Au total, le processus a duré bien plus d’un siècle !

Autrement dit, ce n’est pas parce qu’une pathologie n’est pas encore répertoriée qu’elle ne préexiste pas à son apparition dans la littérature scientifique. Les victimes n’ont pas attendu une classification officielle pour souffrir.

2. L’argument théorique d’un phénomène non observé en conditions scientifiques

Remontons un peu dans le processus d’acceptation de la pathologie pour nous intéresser à la recherche. Il existe assez peu d’études scientifiques sur la perversité narcissique. «Si le sujet n’attire pas les chercheurs, c’est qu’il est bancal», diront volontiers les détracteurs de la notion. Ou pire : «Si aucune publication sérieuse n’en parle, c’est que les études n’ont pas abouti à des résultats probants.» Mais l’absence d’analyse d’un phénomène justifie-t-elle d’ignorer ce dernier ?

Notre explication au fait que la perversité narcissique est peu étudiée

C’est un fait, les pervers narcissiques ne sont pas un sujet facile à appréhender dans un cadre protocolaire visant à étudier leur personnalité. Malgré les travaux de Marie-France Hirigoyen et Alberto Eiguer, les démarches empiriques, c’est-à-dire basées sur l’expérience et l’observation, ne sont quasiment jamais confirmées par une approche méthodique susceptible de conférer à la problématique une consistance scientifique. Il y a plusieurs explications à cela, liées aux caractéristiques fondamentales de la personnalité narcissique :

Les PN sont les maîtres de la dissimulation et de la manipulation. Même s’ils se plient à l’analyse de leur personnalité, ils sauront masquer habilement leur nature profonde. N’oublions pas qu’en plus de leur entourage, ils sont capables de fourvoyer les experts, les psychologues, les médiateurs, les juges, etc.

Les narcissiques pathologiques consultent rarement des thérapeutes ou décrochent très rapidement d’une telle démarche, puisqu’ils n’ont aucune conscience de leur maladie et sont incapables de se remettre en question. Quand on mesure un tant soit peu l’extrême perversité présente dans l’esprit torturé de ces vampires émotionnels, il est tout simplement invraisemblable d’espérer compter sur leur concours pour faire avancer la science à leur sujet.

3. L’apport décisif de la sociologie : les travaux de Marc Joly

C’est précisément là qu’intervient l’apport majeur du sociologue Marc Joly. En combinant observation ethnographique, questionnaires, entretiens et études de cas au sein d’une association de lutte contre la violence morale intrafamiliale, il a pu contourner l’obstacle de l’accès direct aux PN pour étudier le phénomène à travers ses effets sur les victimes.

«Le pervers narcissique a fonctionné socialement comme une sorte de nom de code pour folie destructrice socialement genrée (masculine), avec, autour, tout un halo de masculinité toxique.»

— Marc Joly, La perversion narcissique. Étude sociologique, CNRS Éditions, 2024

La thèse centrale de Marc Joly est que la perversion narcissique constitue une «sociopathologie» – une réaction de certains hommes à la perte de légitimité sociale et juridique de la domination masculine. Autrement dit, c’est une adaptation perverse aux nouvelles normes d’égalité dans la société et dans le couple.

Une réponse perverse à l’égalité hommes-femmes

Selon Marc Joly, au cœur de la perversion narcissique se trouve une incapacité à accepter la nouvelle norme qui prévaut pour les rapports de couple : celle d’une symétrie relationnelle où les besoins et les envies de chacun sont égaux et se négocient par l’échange entre deux partenaires. La hiérarchie ou la domination de l’un sur l’autre – historiquement de l’homme sur la femme – n’est désormais plus envisageable, ce que certains hommes n’arrivent pas à intégrer.

Leur réaction peut être qualifiée de perverse car, ayant néanmoins compris que la violence physique ou symbolique n’est plus admise à l’égard de leur conjointe, ils s’évertuent à retourner les nouvelles normes en vigueur contre leur partenaire. C’est ce que vivent de nombreuses victimes comme Sophie ou Nathalie dans leurs témoignages.

L’exemple le plus frappant étant, lors d’une séparation, les conflits autour des enfants où un père, n’ayant jamais assumé son rôle pendant la vie de couple, se présente soudainement aux juges ou experts psychologiques comme très soucieux du bien-être de sa descendance, dans le but d’atteindre son ancienne compagne en lui contestant la garde. C’est une forme de harcèlement post-séparation particulièrement destructrice.

Un «régime de terreur maritale»

Pour Marc Joly, il faut se garder d’associer ces comportements à une violence masculine classique ou traditionnelle, c’est-à-dire fondée sur une domination patriarcale précédemment acceptée socialement et codifiée juridiquement. Au contraire, cette forme de violence renouvelée – le sociologue parle d’un «régime de terreur maritale» – prend acte de la nouvelle norme pour mieux s’en prendre aux femmes.

Le PN manie à merveille les armes psychologiques : mensonges, critiques, accusations, menaces, insultes, humiliations, injonctions paradoxales, chantage affectif, victimisation, culpabilisation… Ces techniques de manipulation sont documentées et reconnues. Le gaslighting, le love bombing, le jeu du chaud et du froid : autant de mécanismes qui créent l’emprise.

4. L’argument nuancé qui dit que la perversion narcissique n’existe pas en tant qu’appellation

La plupart des personnes contre l’idée d’un profil pervers narcissique ne rejettent pas le phénomène en soi, mais plutôt sa dénomination. Certains argumentent qu’un pervers est, par essence, lié à sa proie et ne peut donc exister que par rapport à autrui. Ce fait place le narcissisme à l’opposé, puisqu’il relève d’une nature autocentrée dans laquelle l’autre n’est que le miroir renvoyant le reflet espéré. Ainsi, l’expression contiendrait une contradiction qui suffirait à l’invalider.

Or, les 2 cas se rejoignent sur l’idée qu’autrui n’est pas perçu comme un individu à part entière. On observe une réification, c’est-à-dire une instrumentalisation de l’autre. Le pervers tire sa jouissance de la maltraitance qu’il inflige à l’autre et le narcissique a besoin de se reconnaître à travers le regard extérieur. Nous rejetons donc cette contradiction qui élude la véritable fonction de la victime du point de vue du sujet analysé.

Le débat qui offre le plus matière à réfléchir

Revenons au DSM et à la CIM et penchons-nous encore sur la forme pure. Si la perversion narcissique n’existe pas dans ces véritables bibles de la psychologie et de la psychiatrie, y est néanmoins mentionné le TPN (trouble de la personnalité narcissique). Ses caractéristiques admises à niveau international décrivent un «schéma persistant de grandiosité, de besoin d’admiration et de manque d’empathie» et sont parfaitement applicables au MPN tel que nous l’appréhendons sur ce site ou en consultations.

De plus, le profil narcissique pathologique dépeint par le manuel est celui qui présente le plus de comorbidités, c’est-à-dire de troubles associés. Il peut ainsi cumuler des traits de personnalité borderline, antisociale ou paranoïde. En définitive, tout porte à croire que l’aspect un peu vague que l’on peut effectivement reprocher au terme de pervers narcissique et qui explique l’absence de consensus relève plutôt de l’étendue des combinaisons possibles entre différentes manifestations de dysfonctionnements psychiques.

Le phénomène de la perversion narcissique est donc réel, mais tout simplement difficile à diagnostiquer et par conséquent, à catégoriser. C’est pourquoi il est essentiel de comprendre nos propres failles narcissiques pour mieux nous protéger.

5. Les controverses : une contre-réaction à la prise de conscience féminine

Marc Joly apporte un éclairage supplémentaire sur les controverses entourant la notion. Selon lui, les débats sur la «banalisation» ou le caractère «galvaudé» du terme doivent aussi se lire comme une contre-réaction à la prise de conscience féminine et à la nouvelle place qui leur est échue dans la société.

«Les controverses sur sa banalisation, son caractère galvaudé, doivent aussi se lire comme une contre-réaction à cette prise de conscience féminine et à la nouvelle place qui leur est échue dans la société.»

— Marc Joly, sociologue au CNRS

Le terme de «perversion narcissique» a été repris par des femmes afin d’alerter publiquement sur des situations vécues comme individuelles, mais qui se révèlent être des régularités sociales observables. Tout comme Émile Durkheim s’était intéressé au suicide – un acte éminemment individuel à première vue – pour en dégager les déterminants sociaux, Marc Joly envisage la perversion narcissique comme un fait social.

Nier l’existence de la perversion narcissique revient donc, d’une certaine manière, à nier la parole des victimes. C’est pourquoi il est crucial de savoir ne plus être manipulable et de connaître les erreurs à éviter face à un PN.

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Conclusion : un phénomène réel, un débat stérile

Affirmer que la perversion narcissique n’existe pas, c’est lancer une polémique sous une forme volontairement provocante qui vise à faire réagir. La question de l’intentionnalité doit donc se poser. Il y a d’une part, les contestataires qui réfutent purement et simplement la réalité d’un phénomène qui touche de nombreuses personnes. D’autre part, il y a ceux qui se servent de ce postulat pour attirer l’attention sur une discussion que les spécialistes n’ont pas encore réussi à résoudre.

L’apport de Marc Joly est décisif : en démontrant que la perversion narcissique est une sociopathologie – c’est-à-dire un phénomène social observable et analysable – il lui confère une légitimité scientifique que les détracteurs ne pourront plus ignorer. Son enquête de six années, publiée aux prestigieuses éditions du CNRS, constitue désormais une référence incontournable.

Faute de mieux, nous choisissons de continuer d’utiliser ce terme dont l’usage est tellement ancré qu’il a le mérite de poser une réalité, surtout lorsque l’on sait que le déni de la souffrance d’une victime est un frein à sa reconstruction.

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Questions fréquentes

La perversion narcissique est-elle reconnue officiellement ?

Le terme exact n’apparaît pas dans le DSM-V ni la CIM-11, mais le trouble de la personnalité narcissique (TPN) y est décrit avec des caractéristiques très proches. L’absence de classification n’invalide pas l’existence du phénomène.

Qui a inventé le concept de perversion narcissique ?

Le psychiatre et psychanalyste français Paul-Claude Racamier (1924-1996) a conceptualisé cette notion à la fin des années 1980. Elle a ensuite été popularisée par Marie-France Hirigoyen dans les années 2000.

Pourquoi certains professionnels nient-ils l’existence du PN ?

Plusieurs raisons : l’absence dans les classifications officielles, la difficulté à étudier les PN (qui ne consultent pas), et parfois une contre-réaction à la médiatisation du sujet. Mais les travaux sociologiques récents valident le concept.

Que dit la sociologie sur la perversion narcissique ?

Selon Marc Joly (CNRS), c’est une «sociopathologie» : une réaction de certains hommes à la perte de légitimité de la domination masculine, une adaptation perverse aux nouvelles normes d’égalité dans le couple.

Le terme est-il «galvaudé» comme le disent certains ?

Non, selon Marc Joly. Les controverses sur sa banalisation sont plutôt une contre-réaction à la prise de conscience féminine des violences conjugales. Le terme reste pertinent pour décrire une réalité vécue par de nombreuses victimes.

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