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Il s’excuse, il semble avoir compris

25 Oct 2022
Mis à jour le 2 Août 2026 15 min

Il s’excuse, il semble avoir compris
L’essentiel

Quand le pervers narcissique s'excuse, ses regrets semblent enfin sincères. Ils ne le sont jamais : l'excuse est chez lui une technique de manipulation, qui apaise, récupère et réattache sa victime sans rien reconnaître. Cet article décrypte les fausses excuses types, la mécanique du chaud et du froid, la question piégée du pardon, et les moyens de se protéger en jugeant, enfin, sur les actes plutôt que sur les mots.

Pascal Couderc, psychologue clinicien et psychanalyste, RPPS 10009754606. Trente-cinq ans de pratique clinique.


Il n’est pas rare de voir un pervers narcissique commettre d’innombrables actes insidieux, puis revenir vers sa victime en la couvrant d’excuses chirurgicalement orchestrées. Les regrets semblent sincères, la voix tremble au bon moment, les mots sont exactement ceux qu’elle espérait entendre. Peut-être a-t-il enfin compris qu’il était allé trop loin ? Peut-être est-ce le début du changement ? C’est précisément ce que cette scène est fabriquée pour faire croire. Car chez le pervers narcissique, rien n’est jamais anodin, et l’excuse moins que tout le reste. Ce n’est pas un remords. C’est une manœuvre. Voyons à quel jeu il joue, ce que ses excuses signifient réellement, et comment cesser d’y répondre.

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Les excuses du pervers narcissique : une technique de manipulation

Rien n’est jamais anodin

Le pervers manipulateur est un as pour camoufler ses intentions. C’est même sa plus grande force : toute action, toute parole est calculée par avance. Il ne laisse aucune place au hasard ni à l’improvisation. Il manie l’art oratoire avec un brio d’acteur professionnel, et c’est ainsi qu’il hypnotise, puis manipule avec aisance et discrétion. Ses techniques sont nombreuses, mensonge, culpabilisation, critiques dissimulées, sous-entendus, gaslighting, mais l’une d’elles sert de matrice à toutes les autres : le  » chaud et froid « .

Le chaud et le froid : la matrice des fausses excuses

Cette technique consiste à jouer en alternance sur deux tableaux. Le chaud d’abord : le pervers narcissique se montre tendre, attentionné, plein de promesses. Puis le froid : les critiques et les agressions, dissimulées ou non, fusent. La victime reste sans voix, perdue, dans le doute et le flou les plus complets face à la volatilité de cet homme qui semble être deux personnes à la fois. Ce va-et-vient illustre à merveille le principe destructeur qui gouverne toute la relation perverse : donner l’illusion d’offrir, pour mieux reprendre, ou voler.

Les  » excuses  » du pervers narcissique sont une application directe de ce principe. Elles constituent le versant chaud du cycle, administré immédiatement après le froid, et calibré pour l’effacer :

 » Je te trouve très belle ce soir… mais tu pourrais rentrer un peu ton ventre, non ?  » Puis, devant les larmes :  » Tu sais bien que je n’ai pas voulu dire ça, tu me pardonnes ? Je voulais te faire rire, promis, j’ai compris, ça n’arrivera plus. « 

La blessure est infligée, puis aussitôt recouverte. La victime se retrouve à consoler sa propre plaie avec le pansement que lui tend celui qui l’a ouverte.

À quoi reconnaît-on une excuse authentique ?

Pour mesurer ce qui manque aux excuses du pervers, il faut rappeler ce que contient une excuse véritable. Elle comporte quatre éléments : la nomination précise de l’acte commis ( » je t’ai humiliée devant nos amis « ), la reconnaissance de son impact sur l’autre, une forme de réparation, et, surtout, un changement de comportement qui se vérifie dans la durée. Quatre éléments, quatre absences systématiques chez le pervers narcissique. Il ne nomme jamais rien de précis, car nommer serait laisser une preuve. Il ne reconnaît pas l’impact, car l’autre n’existe pas pour lui comme sujet. Il ne répare rien. Et il recommence. Ce n’est pas l’aveu d’une faute. C’est l’effacement d’une trace.

Le répertoire des fausses excuses

Avec trente-cinq ans d’écoute clinique, on finit par connaître ce répertoire par cœur. En voici les figures les plus courantes, les reconnaître, c’est déjà commencer à s’en déprendre.

L’excuse conditionnelle :  » Je m’excuse si tu l’as mal pris. «  La faute n’est pas dans l’acte, elle est dans votre perception. Il ne s’excuse pas de ce qu’il a fait, mais de ce que vous avez ressenti, subtile inversion qui fait de votre sensibilité le vrai problème.

L’excuse-accusation :  » Je m’excuse, mais tu m’as poussé à bout. «  Le pardon demandé sert de véhicule à un procès. Vous voilà co-auteur de ce qu’il vous a infligé, et bientôt seule coupable.

L’excuse extorquée :  » Voilà, je m’excuse. T’es contente ? «  Jetée comme on jette une pièce, elle transforme la demande légitime de reconnaissance en caprice que l’on daigne satisfaire. Celle qui la reçoit se sent vaguement honteuse d’avoir insisté.

L’excuse-spectacle :  » Je suis un monstre, je ne mérite pas quelqu’un comme toi, je me déteste. «  L’auto-flagellation théâtrale renverse les rôles en quelques secondes : c’est la victime qui console, rassure, minimise. Il repart absous, et nourri de cette compassion qu’il vient de lui soutirer.

L’excuse-amnistie :  » On efface tout, on repart à zéro. «  Aucun acte n’est nommé, aucune responsabilité assumée : le passé est simplement déclaré nul. Ce qui n’a pas été reconnu ne pourra jamais être réparé, mais pourra toujours être répété.

L’excuse préventive, enfin :  » Pardonne-moi d’avance pour ce que je vais te dire… «  Ici, l’excuse précède l’agression et prétend l’autoriser. Le coup est acheté avant d’être porté, variante particulièrement retorse, puisqu’elle transforme le pardon en permis.

Pourquoi le pervers narcissique s’excuse-t-il ?

Garder la main

Les excuses du manipulateur sont donc tout sauf honnêtes. Elles ont pourtant un objectif parfaitement défini : manipuler à nouveau la victime et asseoir son emprise. En soufflant ainsi le chaud et le froid, il reste maître de la situation. On ne sait plus quoi penser ; on a envie de croire le chaud, on ne comprend pas le froid. Lui dose ses paroles et en affine l’intensité selon ses besoins, comme on règle une flamme. Peu à peu, le travail d’asservissement se renforce, et l’étau se resserre autour de sa proie.

Il teste aussi, excuse après excuse, les limites de celle-ci. Chaque pardon obtenu l’informe : voilà ce qu’elle est désormais prête à absorber. La victime, elle, perd pied entre deux mondes diamétralement opposés, celui de la torture mentale et celui de l’espoir que tout peut s’arranger. C’est exactement là qu’il veut la tenir : sur la frontière.

Récupérer une proie qui s’éloigne

Le pervers narcissique se sert également des excuses pour calmer le jeu lorsqu’il sent que sa victime se détache. Il envisage la relation comme une partie d’échecs qu’il entend maintenir à l’équilibre, alors même qu’il projette l’autre, à plein régime et sans ceinture, vers un puits sans fond. Quand elle amorce un pas vers la sortie, les excuses surgissent, accompagnées de promesses, de larmes, parfois de cadeaux. Il lui donne l’illusion qu’il est capable de s’améliorer et de la comprendre, ravivant l’espoir d’un avenir à deux.

Ce n’est pas un hasard si ces scènes convoquent le souvenir de la lune de miel des débuts. Cette stimulation initiale, les sentiments féeriques d’un amour parfait et incompris, est ici réactivée à dessein. L’excuse est une lune de miel en format réduit : même parfum, même promesse, même fonction. Elle ne rouvre pas la relation. Elle referme le piège.

Ce qu’il ne peut pas éprouver : la culpabilité

Il faut ici poser un point de clinique essentiel. La culpabilité véritable suppose de reconnaître l’autre comme un sujet que l’on a blessé. Or c’est précisément ce dont la structure perverse est incapable : comme l’a montré Paul-Claude Racamier, le pervers narcissique se fait valoir en faisant déchoir l’autre, réduit à l’état d’objet utilitaire. On ne s’excuse pas auprès d’un objet, on le remet en état de servir. Ce que le pervers maîtrise, c’est la grammaire sociale de l’excuse : les mots, le ton, la posture, les larmes s’il le faut. La forme est parfaite. L’éprouvé est vide. Il ne demande pas pardon : il reprend sa place.

 » Docteur, c’est moi qui ai fini par m’excuser « 

Une patiente, que j’appellerai Madame R., me racontait une de ces scènes, des mois après la séparation. Son compagnon l’avait publiquement rabaissée lors d’un dîner ; le soir même, il était venu s’excuser, la voix brisée, évoquant son enfance, sa peur de la perdre. Elle me dit :  » Docteur, le plus étrange, c’est qu’à la fin de ses excuses, c’est moi qui m’excusais. Je le consolais de m’avoir blessée.  » Tout est là. L’excuse perverse est un tour de passe-passe : elle entre dans la pièce chargée d’une faute, elle en ressort en l’ayant déposée dans les bras de la victime. Ne restait à Madame R. que la culpabilité, la sienne, dorénavant.

Une stratégie de répétition sans fin

Cette technique de l’excuse s’inscrit dans un schéma de répétition. Le manipulateur l’applique dès qu’il en perçoit le besoin chez la victime, ou la nécessité pour la suite des événements : garder le contrôle est son premier intérêt. Tension, agression, excuses, accalmie, puis tension à nouveau. Le cycle tourne, et à chaque tour il se referme un peu plus.

Les  » excuses  » du pervers narcissique agissent comme un antidote temporaire à sa propre toxicité, antidote qu’il administre selon ses dosages et ses seules sensations. Et cet antidote est d’autant plus dangereux qu’il rend dépendante : dépendante de l’accalmie, et de l’espoir auquel on se raccroche de voir un jour son persécuteur changer et couler enfin le parfait amour. C’est le mécanisme le plus contre-intuitif de l’emprise : l’alternance imprévisible du froid et du chaud attache bien plus sûrement que la tendresse constante. On ne reste pas malgré les excuses en carton. On reste, en partie, à cause d’elles.

Un signe clinique mérite d’être noté : avec les années, l’excuse rétrécit. Au début de la relation, il fallait une mise en scène complète, larmes, fleurs, grandes déclarations. Plus l’emprise s’installe, moins l’effort est nécessaire : un silence de trois jours suivi d’un simple  » bonjour  » finit par valoir excuse, et par soulever la même gratitude éperdue. Quand on en est là, ce n’est plus une relation. C’est un rationnement.

Pourquoi ses excuses fonctionnent-elles si bien ?

Si les excuses du pervers narcissique étaient grossières, elles échoueraient. Or elles réussissent, des années durant, auprès de personnes intelligentes et lucides dans tous les autres domaines de leur vie. C’est qu’elles ne s’adressent pas à la raison de la victime : elles s’adressent à ses points d’appui les plus profonds.

Elles rencontrent d’abord un mécanisme que le psychanalyste Ronald Fairbairn a décrit chez l’enfant maltraité, et que la victime d’emprise rejoue à l’identique : il est moins insupportable de se croire fautive que d’admettre que l’être dont on dépend est destructeur. Chaque excuse offre à la victime exactement ce dont cette défense a besoin, la preuve, renouvelée, que la relation est réparable et que le problème est ponctuel, donc peut-être partagé. Croire ses excuses, ce n’est pas de la naïveté. C’est un moyen de survivre au lien.

Elles réactivent ensuite l’espoir, cet espoir formé pendant la lune de miel et jamais tout à fait éteint : l’homme merveilleux des débuts existe, elle l’a connu, il vient d’ailleurs de réapparaître le temps d’une soirée d’excuses. Renoncer à y croire, ce serait renoncer à lui, et déclarer perdues les années déjà investies dans cette relation. Le pervers le sait, et facture ses excuses au prix exact de cet espoir.

Elles trouvent enfin un relais involontaire : l’entourage. Ceux qui n’assistent qu’aux excuses, et le pervers veille à ce qu’ils y assistent, ne voient qu’un homme qui reconnaît ses torts. La victime qui reste sur sa réserve passe alors pour rancunière :  » Il s’est excusé, qu’est-ce qu’il te faut de plus ? «  L’excuse a produit son effet le plus pervers : retourner les témoins.

Faut-il pardonner le pervers narcissique ?

Rappelons-le : la perversion narcissique est une structure de personnalité, non un accident de parcours. Elle ne se modifie ni sous l’effet des remontrances, ni sous celui des promesses, la question de savoir s’il peut changer trouve dans la clinique une réponse constante. Son fonctionnement relationnel est contrôlé dans les moindres détails ; l’empathie n’y a pas de fonction ; l’autre y est un objet dont il use pour parvenir à ses fins.

Lorsque le pervers narcissique s’excuse et semble avoir compris les torts causés, il n’en est donc rien. Tout n’est que mise en scène d’une stratégie pensée et réfléchie, c’est en cela que se cache une partie de sa toxicité. Caméléon aux multiples visages, il montre ce qu’il veut mettre en avant et retient ce qui trahirait ses intentions mortifères.

Pardonner, dans ces conditions, n’est pas un acte de grandeur : c’est rouvrir l’accès. Le pervers ne s’excuse pas parce qu’il le devrait, mais parce qu’il a pour optique de manipuler de plus belle ; lui accorder le pardon, c’est lui tendre la clé du prochain tour de cycle. Ajoutons une précision clinique qui a son importance : renoncer, beaucoup plus tard et pour soi-même, à la colère qui épuise, ce travail intime qui appartient à la reconstruction, n’a rien à voir avec le pardon relationnel qu’il réclame. Le premier se fait sans lui, souvent loin de lui. Le second se fait pour lui. Le pardon véritable suppose deux sujets ; il n’y en a qu’un dans cette relation.

Se protéger : juger sur les actes, jamais sur les mots

Face aux excuses d’un pervers narcissique, un seul critère tient : le temps. Une excuse sincère se vérifie dans la durée, par un changement de comportement observable, pas dans l’intensité de la scène qui l’accompagne. Trois questions suffisent à faire le tri. A-t-il nommé précisément ce qu’il a fait ? Quelque chose a-t-il changé, durablement, dans les faits ? Et l’excuse est-elle arrivée, comme par hasard, au moment où vous commenciez à prendre de la distance ?

Évitez, autant que possible, d’entrer en discussion sur la qualité de ses excuses : l’argumentation est son terrain. Contester la sincérité de ses regrets, c’est lui offrir une scène de plus, où il excelle, et où le gaslighting viendra retourner chacun de vos souvenirs. Observez, notez pour vous-même les faits et les dates, et laissez les actes parler seuls. Le silence intérieur que vous opposez à ses mots est déjà une reprise de territoire, la libération de l’emprise commence par ces déprises minuscules.

Gardez aussi en tête que ses excuses ne vous visent pas toujours vous seule. Présentées devant témoins, envoyées par écrit après une scène dont il ne reste aucune trace, elles construisent son personnage public d’homme raisonnable, et, en cas de séparation conflictuelle, elles deviennent des pièces à son dossier : lui a  » tout tenté « , c’est écrit noir sur blanc. Raison de plus pour conserver, de votre côté, la chronologie des faits plutôt que celle des mots.

Le travail thérapeutique : se reconstruire

Comprendre l’ampleur de cette technique de manipulation est une étape décisive vers la sortie de l’emprise, face à un manipulateur qui ne laisse rien passer. Mais comprendre ne suffit pas toujours : à ce stade de la relation, l’estime de soi de la victime, sa confiance, son libre arbitre et parfois sa santé sont endommagés par des mois, voire des années de manipulation, de dépendance affective et de violences psychologiques.

Il est alors essentiel de se faire accompagner par un psychologue ou psychanalyste connaissant précisément la perversion narcissique, dans un cadre individuel : la thérapie de couple, face à un pervers, tourne le plus souvent au théâtre de plus, avec le thérapeute pour public. Trouver une écoute attentive et un espace neutre de compréhension est nécessaire, et même vital, pour se reconstruire et sortir d’une situation devenue insoutenable.

Conclusion : des excuses qui n’ouvrent rien

Les excuses du pervers narcissique ne sont ni un remords, ni un tournant, ni une promesse. Elles sont un outil, le versant chaud d’un cycle dont il règle seul le thermostat, l’antidote provisoire qui entretient la dépendance au poison. Elles ne nomment rien, ne réparent rien, ne changent rien : elles rachètent simplement l’accès.

En trente-cinq ans de pratique, je n’ai jamais vu les excuses d’un pervers narcissique annoncer un changement durable. J’ai vu, en revanche, beaucoup de patientes cesser d’attendre ces excuses-là, et c’est très exactement à ce moment que leur reconstruction a commencé. Le jour où ses mots ont cessé de peser plus lourd que ses actes, l’emprise a perdu son principal carburant.

Retenez ceci : ses excuses ne sont pas une porte de sortie. Ce sont les barreaux de la cage, fraîchement repeints. La porte existe, mais c’est vous qui l’ouvrirez, et elle ne se trouve pas de son côté.

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Pascal Couderc

Pascal Couderc

Psychologue clinicien et psychanalyste, RPPS 10009754606. Spécialisé depuis 2005 dans l’emprise, la perversion narcissique et les relations toxiques. Trente-cinq ans de pratique clinique en cours.

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