La manipulation affective dans le couple : épisode 1

La manipulation

Introduction

La question de la manipulation suscite actuellement de plus en plus l’intérêt, en particulier lorsqu’elle se pose au sein du couple et qu’elle prend alors la forme et le nom de « perversion narcissique ». D’où vient cette inquiétude croissante ? La société moderne offrirait-elle un terrain de culture idéal pour ce type de gangrène relationnelle ? Y a-t-il de nos jours plus de manipulateurs qu’autrefois ?

La manipulation, au sens commun du terme, concerne ces petites manigances qui s’exercent à l’intérieur du couple – et même de tout groupe – dans le but plus ou moins conscient d’installer son pouvoir. Bien que désagréables pour celui ou celle qui les subit, elles ne constituent pas un délit. Toute relation humaine entraîne un rapport de forces, personne ne peut y échapper. Elle englobe des mécanismes incontournables, renforcés par le contexte dans lequel s’inscrit le couple aujourd’hui. L’autre n’est souvent qu’un objet destiné à procurer des satisfactions immédiates ; et une fois cette satiété atteinte, les conflits « semblent » insupportables et entraînent la rupture.

L’observation de la manipulation ordinaire, « normale » dans la mesure où elle est presque inévitable, peut cependant contenir les prémices d’un fonctionnement pathologique, celui du manipulateur pervers, qui pousse l’entreprise jusqu’à opérer une destruction de son objet, l’autre.

Il est particulièrement important de s’attacher à localiser l’instant et le degré qui font basculer ces situations quotidiennes dans leur versant pathologique et donc dévastateur. C’est le propos de la première partie de cet ouvrage, qui s’attache ainsi à définir la notion de manipulation et ses différentes formes d’expression.

Nous avons choisi, dans la deuxième partie de ce livre, de nous adresser de façon privilégiée aux femmes, parce que ce sont elles qui, dans la quasi-totalité des cas, affrontent les conséquences d’une relation avec un pervers narcissique. Ces femmes ont d’ailleurs nombre de points communs avec les femmes battues ; elles doivent faire face aux chantage, humiliations, brimades, reproches, faux remords et repentances fugaces de la part de leur conjoint ou compagnon. Elles subissent donc une maltraitance.

De la manipulation affective dans le couple à la perversion narcissique, le pas reste cependant grand : manipuler, plus ou moins selon les cas, est une tentation, voire le travers d’un certain nombre d’individus. Il s’agit d’induire l’autre à accomplir des actes qui vont à l’avantage du manipulateur. Le pervers narcissique, lui, met en œuvre la tactique de la manipulation, mais son emprise n’est pas simplement ponctuelle, elle est constante et globale.

Tous les ménages rencontrent des obstacles, des difficultés, des mésententes. L’un veut souvent dominer l’autre, avoir toujours raison. C’est le lot de nombre de couples, une dynamique relativement usuelle dans les rapports humains. Le pervers narcissique, en revanche, va jusqu’à moduler à loisir la personnalité de sa partenaire. Il lui soustrait à la fois sa volonté, son estime de soi, son avenir, son élan… sa vie.

S’adresser aux femmes en tant que victimes éventuelles ou potentielles n’est donc pas seulement un choix, c’est aussi et surtout un devoir, au regard des conséquences dévastatrices qu’une telle emprise peut avoir : dépression, incapacité d’avancer, dépendance, suicide…

Vous vous sentez étouffée dans votre relation de couple ? Il vous critique à tout-va, par insinuations ou indirectement, vous donnant petit à petit une image dévalorisée de vous-même ? Vous vous sentez nulle, bonne à rien, alors que vous essayez de le contenter ? Les autres, votre famille, votre entourage ne comprennent pas vos doutes et vos angoisses, car votre conjoint est au contraire considéré par eux comme un compagnon ou un mari modèle ? Vous sentez-vous humiliée et votre partenaire vous donne-t-il parfois l’impression de jouir de cette humiliation ? Vous n’avez plus, ou peu, d’ami(e)s ; il vous a peu à peu éloignée d’eux ? Est-il très différent à la maison et au-dehors ? Est-il revêche à toute critique, incapable de se remettre en question, d’admettre ses erreurs, petites ou grandes ? Il vous accuse souvent, de tout et de rien, et vous avez la sensation que vous n’arrivez jamais à le contenter quoi que vous fassiez ? Cependant, par moments, il est à nouveau gentil, prévenant, mais de plus en plus rarement ?

Alors, il est possible que votre relation soit basée sur un mode pervers.

Qu’est-ce qu’un pervers narcissique ? Du latin perversus qui signifie « renversé », on associe au terme de « pervers » méchanceté et cruauté, ou même déviance – particulièrement au niveau sexuel. Jusqu’à récemment, la perversion ne concernait d’ailleurs que la sphère sexuelle. Le mot « pervers » désigne donc une attitude contraire à l’usage commun, à la bonté, à l’empathie envers autrui. Mais il désigne également celui qui est capable de mettre en œuvre une stratégie telle que ses agissements cachent son but réel. Le pervers narcissique choisit un ou plusieurs masques, qu’il revêt habilement : il séduit pour mieux frapper par la suite, se démène pour la famille, se « met en quatre » pour l’autre, alors que c’est justement cet « autre » qui sera bel et bien « dépecé ». Le pervers s’affiche souvent comme une victime – c’est même l’une de ses tactiques de retranchement préférées. L’adage ne dit-il pas que l’attaque est la meilleure défense ? Mais parce qu’il se sent lui-même victime, il est aussi dans une démarche d’auto-réparation.

Cet aspect que constitue le « renversement » est fondamental chez le pervers narcissique : il renverse les situations (la personne qui subit est soudain accusée), il se présente comme dévoué alors que, pour lui, l’autre n’existe pas (ou mieux : l’autre n’existe qu’en fonction de son utilité, de sa « capacité » à être exploité, à le « nourrir »), il fait croire qu’il aime alors qu’il n’éprouve aucun sentiment durable (et nous reviendrons sur cette vacuité émotionnelle du pervers narcissique), il s’exprime verbalement dans un sens et agit dans l’autre (par exemple, il dit « je t’aime », mais maltraite à l’excès, parce que ces mots-là ne représentent rien pour lui ; ce ne sont que des paroles vides), bref, tout est renversé… L’effet de miroir est, en effet, le principal vecteur des « échanges » entre le pervers et son objet. L’autre ne sert qu’à lui renvoyer une image idéale de lui-même.

Ce comportement trouve cependant un équilibre grâce à une autre composante majeure de sa personnalité, à savoir un narcissisme excessif, poussé à l’extrême. Car le pervers narcissique s’adore. C’est du moins ce dont il essaie de se convaincre…

Tout un programme dont nous allons examiner les méandres. Le terme de programme est d’ailleurs triste ment adéquat : il existe un scénario relativement « standard » quant au déroulement de la relation entre le pervers narcissique et sa compagne, même si chaque situation possède ses particularités propres.

Enfin, notons-le, si tous les pervers narcissiques sont bien sûr des manipulateurs, tous les manipulateurs ne sont pas des pervers narcissiques. Maigre consolation, il est vrai…

Né de l’observation empirique des manipulations affectives dans les couples par une profane, ce livre n’aurait pu aboutir sans le regard du psychanalyste, riche de sa clinique et de son expertise, venu éclairer la réflexion, l’enrichir et l’étayer. Nous nous sommes ainsi associés afin d’aider le plus grand nombre à prendre le recul nécessaire pour avoir le courage de sortir de ces situations.

Suite….

Pascal Couderc Psychanalyste, psychologue clinicien à Paris et Montpellier

 

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7 réponses à La manipulation affective dans le couple : épisode 1

  1. Claire dit :

    Bonjour,

    Oui et oui. “le” est en fait “la”.

  2. Claire dit :

    Vous détaillez le comportement du pervers narcissique et proposez votre aide aux victimes. Par contre, je n’ai rien lu au sujet de l’aide que vous pourriez apporter au pervers narcissique afin que celui-ci ou celle-ci puisse évoluer, changer. J’apprécierai de lire quelque chose à ce sujet…

  3. n dit :

    J’ai vécu plus de 23 ans avec un tel personnage.
    Tout ce qui est inscrit ci-dessus est exact.
    Notre relation au début était parfaite … Il avait eu une enfance malheureuse, je voulais compenser, le rendre heureux par amour pour lui….! Je me pliais ++ pour qu’il ne manque de rien et plus j’en faisais se n’était jamais assez… Puis est venu le temps où, je lui ai demandé de m’accorder de la tendresse, de l’amour et de l’attention…. Sa réponse a été directe: Tu n’es plus chez maman, arrêtes tes caprices de petite fille…. Cela à l’air niais et enfantin mais au fond de moi, j’avais compris qu’il me manipulait et que je n’étais rien pour lui mais seulement là pour le satisfaire…. Mes amis se faisaient de plus en plus rare, ma famille correspondait de moins en moins avec moi…. Le vide, le néant s’installaient autour de moi….Ma fille à 16 ans a choisi l’internat à plus de 100 klm… Pour fuir l’atmosphère de la maison… ! Quand j’allais la voir le we en le laissant à la maison, se n’était qu’injure pour elle et pour moi. Je l’abandonnais et ma fille n’était qu’une salope… Mon aide auprès d’elle en nourriture ou autre, il me le faisais payer car c’était son argent, alors que je travaillais et que nous avions un compte joint.
    Pour ce qui est des repas, le ménage, le quotidien en sorte c’était l’horreur … Même malade avec 40 de fièvre, entorse, opérée de la colonne vertébrale, etc….il fallait que j’assume sinon j’étais pour lui une incapable, une fainéante, mauvaise cuisinière, etc….
    Je lui ai proposé un jour de lui apprendre pour que nous ayons une complicité de faire la cuisine avec des recettes simples. Il m’a répondu: que dieu le préserve de cette merde….! J’en parlerai pas plus de lui, il n’en vaut pas la peine… Mais après avoir consulter 3 ou 4 psychiatres, des psychologues, allée en maison de repos où il m’a été dit qu’il était toxique, qu’il fallait que je prenne les bonnes décisions…. J’ai fait une tentative de suicide… Mais celui qui m’a sauvé la vie c’est mon fils lorsqu’il m’a dit: à 18 ans, je m’en vais, je ne supporte plus mon père…. Il est vrai car lorsque son père s’en prenait à moi, il lui disait de se taire et de me laisser tranquille et il a commencé à 15 ans….J’avais perdu ma fille, je ne voulais plus rien perdre…. Là, j’ai demandé le divorce! J’ai gagné…. J’ai retrouvé mes enfants, pas tous mes amis et maintenant j’essaye de me reconstruire même si je suis devenue une maniaco-dépressive…Je pourrais encore en dire long mais bon… Le principal est dit.

    • Pascal Couderc dit :

      Merci beaucoup pour ce témoignage, nous allons, petit à petit comprendre ce mécanisme infernal, vous verrez, à part quelques variantes, ils fonctionnent tous de la même façon…

  4. Despiegeleer Romina dit :

    Bonsoir

    Je prends contacte suite à la demande d’amies… je sors d’une relation d’un an et demi avec un homme, mon meilleur ami.

    Notre histoire n’est pas des plus banales car elle véhicule le résultat d’un chassé (non croisé) vieux de 17 ans de sa part. Avec plusieurs tentatives, des ruptures, des promesses non respectées de” on restera amis” car il revenait à la charge “je ne peux pas vivre sans toi, tu es mon tout, gravée dans ma peau. Toi et moi c’est à vie, on le sait bien”.

    Je n’ai pas subi de maltraitance physique mais émotionnellement, je ressors détruite avec le sentiment d’être une moins que rien, qu’il n’y a que lui pour m’aimer et d’être seule au monde, incomprise de ma famille et des proches qui le connaissent bien.

    Il y a 5 ans, il est revenu dans ma vie (nous avions 23 ans). Nous avons rompu après 2 mois (toutes nos ruptures étaient une demande qui venait de moi seule), j’ai subi de sa part et de ma famille un véritable harcèlement moral qui a duré 1 an pour lui, 4 pour ma famille.Je n’avais pas le droit de “quitter un homme bien” et de sa part comme celles de ma famille, il y a eu plusieurs tentatives non subtiles de me forcer à avoir un contact, de me forcer à retourner à ses côtés.

    Je suis revenue dans ses bras il y a 1 an et demi. Très stressée par cette relation qui devenait sérieuse, il a pris le dessus de me rassurer, qu’il était “là pour me montrer ce qu’était une relation, m’apprendre des choses, m’apprendre la vie”.

    Tout se passait bien quand j’étais avec sa famille. Tout se passait mal quand c’était avec la mienne. Je n’avais pas le droit de lui faire le moindre reproche, même si c’était parce qu’il ne respectait pas une demande de ma part. Ma famille prenait automatiquement sa défense et j’en étais piégée. Lui de son côté jouait les chevaliers, disant qu’il n’avait rien à voir là-dedans, qu’il comprenait mon désarroi… que toutes les manipulations venaient de ma famille.

    Pendant ces 1 an et demi, je n’ai jamais osé parler à ma famille des quelques problèmes que notre couple pouvait rencontrer. J’avais la sensation qu’ils ne comprendraient pas, qu’ils étaient avant tout pour lui et qu’on me dirait que j’exagérais les choses. Alors je me suis tue.

    Mais rien n’allait. S’il n’était pas physiquement violent, il l’était par les mots. Des mots qui n’étaient pas des insultes, il n’avait pas besoin de ça.
    Je n’avais pas besoin de lui dire “je t’aime” car il pouvait certifier que je l’étais. Alors je l’ai cru.
    Nos rapports étaient douloureux pour moi. Je n’y prenais aucun plaisir mais il m’a assuré que tout était normal, qu’on ne pouvait rien y faire car je ne pouvais pas me détendre correctement, que je l’avais fait attendre trop longtemps. Alors je prenais sur moi et je le laissais faire.Il faisait minutes de préliminaires, faisait son affaire et tout était fini avant même que je ne m’en rende compte. Je voulais le préservatif, il le mettait rarement car “moins de sensations”.

    Il était de toute façon trop difficile de faire plaisir à une femme selon lui. C’était proche de l’impossible et c’était pourquoi je ne sentais rien. Mais il essayerait. Il n’a jamais essayé et j’ai longtemps cru que le problème venait de moi. Que j’étais peut-être frigide ou même asexuelle.

    Avec le recul, je constate qu’il revenait à la charge chaque fois que j’étais au plus bas, notre dernière relation ayant débuté 6 mois après la perte de ma nièce de 7 mois. Au départ, il m’emmenait dans des restau, au cinéma… de belles soirées romantiques… du moment que ça se terminait au lit, tout était correct.

    Il me faisait des reproches par sous-entendu, il voulait que je m’investisse… il m’invitait à lui dire quand quelque chose ne me plaisait pas car “une vie de couple était une communication à deux”… Mais si je lui parlais de quelque chose, il était vexé. Alors je n’ai plus osé rien dire.

    Je devais tout accepter de lui mais de son côté, il ne pouvait pas respecter de simples demandes que je lui faisais comme ne pas avoir envie de coucher avec lui (il “respectait” mais tentait quand même d’initier).

    Lorsque j’ai pris la décision de le quitter car je n’allais vraiment pas bien, que je ne m’épanouissais pas dans notre couple et que je me sentais mal, il a “accepté de me laisser partir” non pas sans me rappeler qu’il n’avait rien à se reprocher, qu’il savait qu’il avait tout fait pour me rendre heureuse, qu’il m’avait appris les relations amoureuses et sexuelles comme un bon professeur. Il m’a aussi demandé de bien me rappeler toutes les sommes qu’il avait dépensé en cadeau pour moi.

    3 mois après notre rupture, il revient à la charge, prétextant “vouloir rester amis”. Il veut dîner chez mes parents (je vis chez eux dans l’attente des clés de ma maison), il “sait que je suis malheureuse, que c’est très difficile mais qu’on s’en sortira”. Il contacte des amies pour savoir comment je vais, m’appelle presque une fois par semaine au téléphone “pour prendre contact en bon ami”, “s’inquiète que je me sente seule dans ma nouvelle maison car c’est effrayant”. Il m’a confirmé qu’il ne pourrait jamais me sortir de sa tête, que j’étais gravée dans sa peau.

    Et je me sens toujours aussi incomprise par ma famille qui ne voit dans ses tentatives que de l’amitié désintéressée quand, de mon côté, je le vois parler et décrire ce que je ressens comme s’il était à ma place.

    Je me sens comme seul lui est capable de m’aimer, que je n’aurais pas dû partir parce que je savais qu’il ne lâcherait pas l’affaire, qu’il reviendrait à la charge.

    Je me sens l’envie de me cacher au sein de ma propre maison, de ne pas vouloir sortir pour être sûre de ne pas le croiser.

    Je me rends compte pourtant qu’il n’a jamais pris soin de moi comme il aurait dû le faire, qu’il ne semble voir en moi qu’un prix à attraper et qu’il n’a jamais cherché à comprendre réellement qui j’étais (il m’a demandé à plusieurs reprises d’être plus comme ceci ou comme ça alors qu’il sait que beaucoup de ses demandes contre ma nature, “parce que tu n’as pas le choix, tu dois changer !Je veux que tu sois câline!

    Il est le parrain d’un de mes neveux. Je n’ai pas le loisir de pouvoir couper les ponts.

    S’il vous plait, aidez-moi… ai-je eu affaire à une forme de pervers narcissique ? Avais-je tord de partir ? Je songe de plus en plus à retourner auprès de lui parce que je pense que seule lui peut m’aimer et que chaque contact avec lui me déstabilise quand je pense enfin avoir repris ma vie en main, être heureuse. Je suis angoissée et perdue.

  5. Vos commentaires sont les bienvenus

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