Épisode 6 : Adieu, couple ?

Adieu, couple ?

Le défi, en somme, est triple : il s’agit de concilier à la fois l’amour de soi et l’amour de l’autre, le désir d’indépendance et l’envie d’osmose, la stabilité du couple et l’évolution de la société. De nos jours, un couple, c’est la somme de deux unités, plus que la fusion en une seule.

Dans toute sa candeur, Marie nous a livré les clés du couple postmoderne : les limites des uns et des autres sont toujours les mêmes, mais quelque chose a changé. Il n’existe plus de clivage insurmontable entre ce que « peuvent » faire l’homme et/ou la femme.

L’importance du Moi n’a jamais été aussi forte et, en même temps, il plane une solitude et un besoin d’amour plus intenses que par les époques passées.

Le couple est sûrement loin de disparaître, mais sa dynamique subit à la fois les avantages et les affres de l’évolution des mœurs, du progrès, de l’uniformisation de l’être humain. D’une part, nous devenons tous semblables, androgynes et, d’autre part, nous évoluons vers un nombrilisme chronique, ne regardant que nous-mêmes, l’autre ayant, somme toute, de moins en moins d’importance bien que nous en attendions des trésors de satisfaction. Cette « dévaluation » d’autrui est la conséquence directe de notre narcissisme exacerbé. De là, les sentiments changent : la jalousie est remplacée par l’indifférence. C’est l’ère de l’individualisme militant, se suffire à soi-même est devenu le fleuron de l’épanouissement personnel. En parallèle, tout s’accélère et même, tout doit s’accélérer, au risque d’une panne démographique, sociale et économique. Nous sommes dans une spirale d’accélération. On consomme plus vite, donc on consomme plus ; on consomme aussi « du couple ». Au niveau individuel, dans les relations amoureuses : les temps de séduction sont écourtés, l’approche est rapide, la conclusion quasi immédiate, le divorce « facile », les familles décomposées et recomposées. Notre siècle est celui de la rapidité et ce qui importe, c’est de jouir d’un certain pouvoir sur l’autre afin de s’inscrire dans ce processus vertigineux.

De toute évidence, la porte est grande ouverte à la manipulation, outil de pointe pour « prendre du pouvoir »…

 

2 La manipulation affective : pain quotidien du couple ?

Structure première de la société humaine, le couple est une association presque incontournable. Ce qui constitue une ambition fondamentale s’avère toutefois un défi complexe à relever. On a « besoin » du couple et, en même temps, celui-ci nous met en difficulté. Créer un couple équivaut à devoir chercher des solutions pour résoudre des problèmes que l’on n’aurait jamais eus étant seul.

La formule « couple tout compris »

Cette mini-équipe fonctionne comme un groupe, avec ses « lieux » de rencontre et d’action (le domicile, la chambre, les loisirs, etc.), ses règles dites et non dites (« je fais ci, tu fais ça »), et… avec son chef, la plupart du temps.

La mise en place d’un « couple », supposé être chaque fois le binôme idéal, impliquait autrefois l’acceptation d’une formule « tout compris » : partage du lieu de vie, des engagements et des gains financiers (pas forcément équitablement), projets communs, règles de comportement, procréation, déclaration solennelle (par le mariage, ou le seul concubinage) offrant une reconnaissance aux yeux de la société.

Aujourd’hui, les choses ont changé, les modèles du couple se sont multipliés et varient selon les envies, les appartenances, les aspirations des conjoints. Mais le tout doit, si possible, être compact et cohérent, donc viable, et offrir à chacun des deux partenaires une embarcation sûre, pour tracer sa propre histoire. On « mène » sa vie…

Comment fonctionne ce vaisseau lancé au hasard des flots ? Ce face-à-face peut-il tenir son cap sans que l’un ou l’autre ne tente de faire virer de bord à son avantage ? Où finit l’entente parfaite et où commence la manipulation ?

La dynamique du couple

L’équation du bonheur : Moi et Toi(t) = Nous + 1 ?

L’homme et la femme, même lorsqu’ils choisissent de former un couple, ne décident pas toujours de vivre sous le même toit, parfois pour une longue période. L’union de deux êtres de sexes différents (et non « opposés ») conduit-elle encore à une nouvelle identité globale (le « nous »), à laquelle s’ajoute éventuellement une descendance (« +1 ») ? Ce schéma est-il encore valable aujourd’hui ?

S’il perdure, ce n’est plus le seul en vigueur. La création d’une famille au sens traditionnel du terme n’est plus du tout envisagée comme un parcours obligé, nous l’avons vu au chapitre précédent. Beaucoup de jeunes couples sont très hésitants quant à l’éventualité d’avoir des enfants, jusqu’à décider parfois de bâtir leur union sans descendance. Il y a quelques décennies, cela aurait été impensable : s’il n’y avait pas de progéniture, c’est parce que l’on ne pouvait pas, que le couple était stérile.

Parallèlement, le « nous » s’est quelque peu vidé de son sens, de son intensité. Chaque partenaire garde son individualité ; plus personne ne parle de « moitié » en parlant de son conjoint ! On peut même aller jusqu’à dire qu’il y a maintenant, non plus deux moitiés d’orange, mais bien deux fruits entiers, et qu’aucun n’est disposé à céder de sa matière pour faire place à l’autre. Il y a union, mais pas mélange.

Enfin, la tendance actuelle, qui va du respect mutuel à l’individualisme forcené en passant par tous les degrés de liberté, s’assimile plutôt à l’équation :

Moi + Toi = MOI2 !

« Moi et Toi est égal à Moi à la puissance deux »11 : l’association met en valeur, emphatise l’individu. Dans le cas d’un pervers narcissique, c’est-à-dire d’un manipulateur qui agit dans la perversion systématique et destructrice, cette équation est particulièrement vraie et s’applique aux dépens de la partenaire, qui disparaît complètement dans la relation, est absorbée par elle.

Existe-t-il une « identité » du couple, comme il existe une identité de chacun, une strate commune, partagée, reflet du lien ? Oui, dans le sens où chaque couple est unique, et où il constitue la rencontre de deux êtres singuliers. Oui, parce que de ce lien, du type de communication qui s’établit, de la dynamique, émane une substance spécifique à chaque couple. Mais la force de l’identité du couple ne dépend pas du degré de fusion entre les deux conjoints ; elle est mouvante, de la même façon que les relations évoluent et changent ; si l’identité de chacun est instable, celle du couple le sera aussi.

Face visible et face cachée du couple : la médaille et son revers

La face visible est celle que perçoit et constate le monde extérieur au couple, à savoir les connaissances, amis, parents. L’entourage proche, même très proche, comme les pères, mères, frères et sœurs, reste absolument extérieur au couple et ne peut savoir, la plupart du temps, ce qui se joue à l’intérieur. C’est d’ailleurs pour cette raison que la famille est souvent très surprise lorsqu’un conjoint se plaint de manipulation ou de maltraitance psychologique. Les « autres » tombent des nues, ne peuvent y croire. Les personnes qui subissent ce genre particulier de harcèlement moral ont parfois beaucoup de mal à se faire entendre, plus encore à être crues, d’autant plus que les manipulateurs ont l’art de tromper tout le monde et de se faire passer eux-mêmes pour des victimes.

De plus, ce phénomène est renforcé par le fait que beaucoup de couples choisissent plus ou moins consciemment d’offrir une image précise de leur union, qui leur sert de « carte de visite » en société et qui n’a pas forcément grand-chose à voir avec la réalité, comme ces conjoints qui se présentent comme le foyer parfait, même et surtout lorsque tout va mal.

La face cachée est, quant à elle, doublement mystérieuse, occultée. Elle est tout d’abord tue au monde extérieur, mais elle contient également une partie qui échappe aux acteurs eux-mêmes : c’est ce que certains appellent l’« inconscient du couple », un « lieu » d’échange vécu mais non perçu consciemment, où se joue l’essence profonde de la relation. Cette zone d’échange aux contours flous englobe les non-dits – car on échange aussi en ne disant pas – ou ce qui est dit, exprimé selon des codes propres au couple. En d’autres termes, il existe dans chaque couple des règles établies (pour les décisions importantes, les tâches quotidiennes, l’éducation des enfants, etc.), mais aussi des règles implicites, jamais énoncées et pourtant très fortes. Ces dernières ne sont pas verbalisées, généralement parce qu’elles semblent évidentes aux deux partenaires (par exemple : « Tu ne couches avec personne d’autre que moi »).

Or cette part de la relation plus difficile d’accès sera le terreau dans lequel vont croître les malentendus, voire les mésententes profondes ; c’est là que prendra racine l’éventuelle manipulation, et c’est ce qui explique que toutes les personnes qui en sont victimes ne s’en aperçoivent qu’au bout de plusieurs années !

Suite…

Pascal Couderc Psychanalyste, psychologue clinicien à Paris et Montpellier

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