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Mobbing et pervers narcissique : le harcèlement en meute au travail

27 Nov 2024 Mis à jour le 14 Août 2026 14 min
Mobbing et pervers narcissique : le harcèlement en meute au travail
L’essentiel

Qu'est-ce que le mobbing au travail ? Le mobbing, ou harcèlement moral en meute, désigne un acharnement collectif contre une même personne au travail. Sous l'impulsion d'un pervers narcissique, un groupe se ligue pour isoler, dénigrer et pousser la victime à bout, chacun se déresponsabilisant derrière le collectif. Ce phénomène est particulièrement destructeur. Le nommer permet de comprendre que l'on n'est pas paranoïaque ni en cause, et d'alerter les bons interlocuteurs pour faire cesser l'acharnement.

Pascal Couderc, psychologue clinicien et psychanalyste, RPPS 10009754606. Trente-cinq ans de pratique clinique.

Le mobbing désigne un harcèlement moral en meute : plusieurs personnes se liguent contre une même cible et la persécutent par des attaques répétées, humiliations, dénigrement, mise à l’écart, placardisation, jusqu’à la neutraliser ou la chasser. On parle aussi de psychoterreur collective au travail. À la différence d’un conflit isolé entre collègues, le mobbing installe un climat durablement délétère, et il est fréquemment initié ou entretenu par un pervers narcissique qui reste, lui, en retrait.

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Qu’est-ce que le mobbing ?

De l’éthologie au monde du travail

Le terme vient de l’anglais mob, la foule, et trouve son origine dans les travaux de l’éthologue Konrad Lorenz, dans les années soixante. Il décrivait ainsi le comportement d’animaux attaquant en groupe un congénère perçu comme une menace. Cet houspillage, pour reprendre un mot moins usité mais plus français, vise à avoir l’adversaire à l’usure par le nombre. C’est l’union qui fait la force, retournée contre un seul.

Une vingtaine d’années plus tard, le psychologue suédois Heinz Leymann a transposé le phénomène au milieu professionnel et lui a donné sa consistance théorique. Le mobbing y devient une stratégie d’intimidation collective : plusieurs individus se liguent contre une cible pour la persécuter jusqu’à la neutraliser.

Une mécanique de groupe, pas une somme de conflits

Ce harcèlement moral en meute désigne une série d’attaques psychologiques répétées visant à humilier, dévaloriser et isoler une personne au sein d’une équipe. Il s’installe progressivement, par petites touches dont aucune, prise isolément, ne semble mériter qu’on s’en plaigne. C’est précisément ce qui le rend si difficile à dénoncer.

À la tête de ce genre d’initiative, on retrouve bien souvent un patron ou un manager pervers narcissique. La victime subit alors une pression constante qui produit un profond sentiment d’aliénation dans son cadre de travail. Elle se voit privée de tout soutien et encerclée par une hostilité devenue collective. Ce n’est pas un mauvais climat d’équipe. C’est un étau.

Comment se manifeste le mobbing chez la victime ?

Souvent bien avant toute prise de conscience, les victimes se trouvent aux prises avec des symptômes physiques, psychologiques et comportementaux qui s’aggravent au fil du temps. La maltraitance émotionnelle engendre un fort sentiment de solitude, d’incompréhension et de dévalorisation, susceptible de contaminer des sphères de la vie bien au-delà du cercle professionnel.

Les manifestations psychosomatiques

Elles prennent des formes variées : troubles du sommeil, de l’humeur, de l’appareil digestif ou du système immunitaire ; douleurs musculo-squelettiques ; maux de tête ; désengagement au travail comme dans les relations sociales ; perte d’intérêt pour ce qui paraissait attrayant auparavant ; sentiment de non-sens.

Ces signes ne sont pas des faiblesses personnelles. Ce sont les traces, dans le corps, d’une agression prolongée que la parole n’a pas encore pu nommer.

L’érosion de la confiance et la paralysie mentale

Les premiers signes de mobbing sont souvent assez subtils pour que la personne visée doute d’abord d’elle-même. Les critiques récurrentes et le dénigrement constant conduisent à une perte de confiance et à une diminution de l’estime de soi. À force d’effractions psychiques, le harcèlement produit une forme de paralysie mentale qui entrave la capacité à décider et à réagir.

Cet engrenage constitue un facteur de risque psychosocial majeur. Il use les ressources adaptatives et peut conduire au syndrome d’épuisement professionnel, qui ne doit rien ici à un excès de travail : il naît de la relation, ou plutôt de son organisation collective.

Le surinvestissement, ce piège

Dans une tentative de prouver sa valeur, la victime surinvestit ses tâches. Elle travaille plus, plus tard, plus scrupuleusement, persuadée qu’un résultat irréprochable finira par désarmer ses détracteurs. Il ne les désarme jamais, puisque le travail n’a jamais été le sujet. Et l’épuisement produit alors les erreurs qui donneront rétrospectivement raison au groupe.

De même, le repli sur soi et l’impuissance apprise aggravent la situation en conférant un pouvoir encore plus grand aux agresseurs. Ce n’est pas de la passivité. C’est ce que produit un organisme à qui l’on a appris que ses actions ne changent rien.

Si vous traversez une détresse profonde, ne restez pas seul avec elle. Le 3114, numéro national de prévention du suicide, est accessible gratuitement, à toute heure, tous les jours. Le service de santé au travail et votre médecin traitant peuvent également intervenir rapidement et poser un cadre protecteur.

Le mobbing altère profondément la santé mentale de ceux qui en font les frais, avec des issues qui peuvent être dramatiques. Avant que la situation ne se dégrade, il faut oser demander de l’aide au service médical de l’entreprise ou à son médecin traitant. Et surtout, engager un suivi psychologique : pour ne pas rester seul avec ce que l’on traverse, et pour ne pas se laisser aspirer une nouvelle fois dans ce type de spirale.

Mobbing et perversion narcissique : similitudes et différences

Les deux phénomènes partagent beaucoup, mais ils ne se confondent pas. Leurs mécanismes et leurs finalités diffèrent sur des points décisifs, et cette distinction change ce qu’il convient de faire.

Ce qu’ils ont en commun

Dans le mobbing comme dans la manipulation perverse au travail, le harceleur principal cherche à se rallier des complices pour humilier, discréditer et dévaloriser sa cible. Les relations toxiques traversent tous les niveaux hiérarchiques et créent un environnement de maltraitance psychologique où la victime est isolée et constamment rabaissée.

Dans les deux cas, la dynamique de groupe fonctionne comme un étau qui se resserre. Et dans les deux cas, la victime est amenée à participer au piège : en détruisant sa confiance et en la faisant douter de ses compétences, on la pousse à la faute et à l’auto-inhibition, ce qui l’empêche d’appeler au secours. Le trait commun aux deux démarches reste le manque d’empathie, et le plaisir pris à la souffrance produite.

Ce qui les sépare

On peut participer, voire mener une opération de mobbing sans être pervers narcissique. La jalousie, la volonté de nuire, le désir d’asseoir sa position dans l’équipe y suffisent. C’est un immense manque d’humanité, mais la composante perverse n’y est pas nécessairement présente.

À l’inverse, un profil réellement pervers narcissique n’a pas besoin de compères pour agir. Il se délecte de faire danser ses marionnettes, mais il préfère surtout contempler son œuvre depuis les premières loges. L’excitation d’opérer au nez et à la barbe de tous lui procure davantage que l’action collective. Le mobbing l’oblige d’ailleurs à laisser tomber une part de ce masque social qu’il met tant d’énergie à maintenir au-dessus de tout soupçon.

La différence de finalité est plus nette encore : le mobbing vise à chasser la victime, tandis que la perversion narcissique cherche à la maintenir sous emprise le plus longtemps possible. L’un veut un départ. L’autre veut une captivité.

Quand le pervers narcissique orchestre une meute

Il peut néanmoins organiser un mobbing, et il le fait. Mais la cible de ce rassemblement est rarement sa proie principale : c’est plus souvent un élément gênant sur le chemin de ses ambitions. Si cette personne constitue un soutien précieux pour celle qu’il tient réellement sous emprise, la faire partir revient à couper un appui. La meute n’est alors qu’un instrument, et ceux qui la composent ne savent généralement pas au service de quoi ils agissent.

C’est ce qui rend ce dispositif si efficace, et si difficile à démonter : les exécutants sont sincères, l’instigateur est invisible, et la victime a l’air d’avoir tout le monde contre elle. On retrouve la même logique dans le management pervers, où l’organisation entière finit par servir les intérêts d’un seul.

Je me souviens d’une femme que j’appellerai Corinne, cadre commerciale, trente-neuf ans, adressée après un second arrêt de travail. Elle décrivait un service entier retourné contre elle en quelques mois : les silences à son arrivée, les invitations aux déjeuners qui avaient cessé, un dossier essentiel  » oublié  » dans une transmission. Elle est venue avec cette question :  » Docteur, comment est-ce que quinze personnes peuvent se tromper en même temps sur moi ?  » Nous avons mis longtemps à défaire ce raisonnement, parce qu’il paraît imparable. Quinze personnes ne s’étaient pas trompées ensemble. Une seule avait parlé à chacune d’elles, séparément, pendant des mois. Le jour où Corinne a cessé de chercher ce qu’elle avait fait pour mériter cela, elle a pu commencer à regarder qui, précisément, avait tenu la première conversation.

Comment se protéger du mobbing

Face à une meute, l’erreur la plus fréquente consiste à vouloir se justifier auprès de chacun. C’est épuisant, et c’est inefficace : on ne défait pas une rumeur en la démentant, on la nourrit. Quatre orientations sont plus utiles.

Nommer ce qui se passe

Tant que la situation reste vécue comme une suite de malentendus, elle demeure ingérable. Lui donner son nom, harcèlement moral en meute, produit un premier déplacement : ce n’est plus vous qui posez problème à quinze personnes, c’est un mécanisme identifiable qui s’exerce sur vous. Cette bascule paraît symbolique. Elle est la condition de tout le reste.

Documenter, méthodiquement

Tenez un journal daté : les faits, les mots exacts, les personnes présentes. Confirmez par écrit les échanges importants. Conservez tout hors des serveurs de l’entreprise. Dans le mobbing plus qu’ailleurs, la preuve est difficile parce que les attaques sont diffuses et rarement écrites, raison de plus pour commencer tôt. C’est le socle de ce qui permettra, le cas échéant, de prouver la violence psychologique subie.

Rompre l’encerclement

Une meute n’est jamais aussi homogène qu’elle en a l’air. Il y a des meneurs, des suiveurs, et des gens qui se taisent par peur d’être les suivants. Identifiez les seconds et les troisièmes, sans exiger d’eux qu’ils prennent parti publiquement. Et maintenez vivants vos appuis extérieurs à l’entreprise : c’est là que se rejoue votre rapport à vous-même, hors du regard du groupe.

Mobiliser les relais

Le service de santé au travail en premier, qui peut constater, alerter l’employeur et préconiser des mesures. Les représentants du personnel ensuite, souvent déjà informés d’autres situations dans le même service. Puis l’inspection du travail, et un avocat en droit du travail si une action est envisagée. Le harcèlement moral est un délit, et les textes applicables sont plus protecteurs qu’on ne le croit, y compris envers celles et ceux qui témoignent.

Au-delà de l’entreprise : le milieu académique et sportif

Le mobbing ne se limite pas au monde du travail salarié. On l’observe dans les laboratoires, les conservatoires, les clubs sportifs, partout où un groupe se referme sur lui-même autour d’une figure d’autorité. Les mécanismes y sont identiques, mais les recours plus rares et la dépendance souvent plus forte, puisque c’est une formation ou une carrière entière qui se joue.

Dans ces milieux, l’autorité pédagogique ou technique offre une couverture supplémentaire : la dureté y passe pour de l’exigence, et la souffrance pour le prix de l’excellence. C’est ce que l’on retrouve auprès du pervers narcissique enseignant, dont les victimes mettent parfois dix ans à nommer ce qu’elles ont vécu.

À retenir : le mobbing est une stratégie d’intimidation collective, souvent initiée par un manipulateur qui reste hors champ. Il produit des symptômes physiques et psychiques réels, jusqu’à l’épuisement professionnel. Tous les pervers narcissiques ne pratiquent pas l’intimidation collective, et tous les instigateurs de meute ne sont pas pervers narcissiques, mais dans les deux cas, la protection commence par nommer les faits, les documenter et rompre l’isolement.

Conclusion

Le mobbing fait du harcèlement au travail un mode de fonctionnement sournois. Il prend la forme de tensions interpersonnelles ordinaires et mène pourtant à une détresse considérable. À force de critiques injustifiées, de mises à l’écart et de pressions, la cible s’épuise et accumule des symptômes qui débordent sur sa vie personnelle, familiale et sociale.

Comprendre ses mécanismes n’est pas un exercice théorique : c’est ce qui permet de reconnaître les signes avant-coureurs, de cesser de se croire responsable, et d’agir pendant qu’il en est encore temps. En entreprise comme en milieu académique ou sportif.

En trente-cinq ans de pratique, j’ai reçu beaucoup de personnes convaincues qu’un groupe entier ne pouvait pas se tromper à leur sujet. C’est l’argument le plus solide du mobbing, et le plus faux. Un groupe ne pense pas : il se conforme. Ce qu’une meute met en sourdine n’est pas détruit. C’est empêché. Et ce qui est empêché peut, ailleurs, se remettre à parler.

Questions fréquentes sur le mobbing et le pervers narcissique

Qu’est-ce que le mobbing exactement ?

Le mobbing désigne un harcèlement collectif : un groupe s’acharne sur une même cible par des attaques répétées, moqueries, mises à l’écart, sabotages, rumeurs. La meute semble spontanée, mais elle est le plus souvent orchestrée par un instigateur qui reste, lui, soigneusement en retrait.

Quelle différence entre mobbing et harcèlement moral ?

Le mot mobbing, venu des travaux nordiques de Heinz Leymann, insiste sur la dimension collective du phénomène. Le droit français, lui, parle de harcèlement moral, que l’auteur soit seul ou en groupe. La nuance de vocabulaire ne change rien à la responsabilité : chaque participant d’une meute engage la sienne.

Comment un seul pervers narcissique déclenche-t-il une meute ?

Par la rumeur, la triangulation et la peur. Il dégrade votre image en privé auprès de chacun, récompense ceux qui s’alignent, et laisse planer le risque de devenir la prochaine cible. Le manipulateur au travail ne harcèle pas seul : il délègue, et le conformisme du groupe fait le reste.

Comment tenir quand tout un service se retourne contre vous ?

Ne restez pas seule face à la meute : resserrez les liens hors de l’entreprise, consultez tôt, datez chaque incident par écrit et alertez le service de santé au travail. L’objectif est double, vous protéger juridiquement et préserver vos ressources psychiques avant le syndrome d’épuisement professionnel que ce type de situation finit par produire.

Le mobbing est-il puni par la loi française ?

Oui, sous la qualification de harcèlement moral, sanctionné par le Code du travail et le Code pénal, et la dimension collective peut peser dans l’appréciation des faits. Tout repose sur le dossier : savoir prouver la violence psychologique est décisif, et les textes applicables sont plus nombreux qu’on ne le croit.

Vous êtes la cible d’un harcèlement collectif au travail ?

Être pris pour cible par un groupe isole d’une manière très particulière, et cet isolement est précisément ce qui rend la situation si difficile à traverser seul. Un accompagnement spécialisé permet de nommer les faits, de restaurer la confiance dans votre propre jugement et de décider de la suite sans précipitation.

Pascal Couderc est psychologue clinicien et psychanalyste, RPPS 10009754606. Trente-cinq ans de pratique clinique, spécialisé depuis 2005 dans l’emprise et la perversion narcissique. Il consulte en visioconférence.

Pascal Couderc

Pascal Couderc

Psychologue clinicien et psychanalyste, RPPS 10009754606. Spécialisé depuis 2005 dans l’emprise, la perversion narcissique et les relations toxiques. Trente-cinq ans de pratique clinique en cours.

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