MON PATRON EST PERVERS NARCISSIQUE : comment travailler pour un manipulateur ?

Comment travailler avec un patron pervers narcissique ? Travailler sous un patron pervers narcissique expose à une souffrance psychologique réelle: humiliations, objectifs intenables, dévalorisation et isolement. Au-delà de la démission, des stratégies existent: documenter les faits, limiter l'exposition émotionnelle, s'appuyer sur les ressources internes et la médecine du travail, refuser de se justifier. Comprendre qu'il ne s'agit pas d'une insuffisance de votre part, mais d'un fonctionnement pervers, est la première protection.
Pascal Couderc, psychologue clinicien et psychanalyste, RPPS 10009754606. Trente-cinq ans de pratique clinique.
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Faire le test maintenantLe travail : bien plus qu’un gagne-pain
Le bien-être au travail est une préoccupation dans l’air du temps. Il est désormais admis que l’activité professionnelle occupe une place très importante dans la vie des adultes en capacité d’exercer. Elle est souvent constitutive de l’identité du travailleur et, en plus de remplir une bonne partie de son emploi du temps, elle influe grandement sur sa psyché. Le travail peut donc être source de bonheur, ou du moins d’équilibre, mais aussi de mal-être.
De nos jours, on est bien loin de la conception réductrice du » job alimentaire » ou du devoir de contribuer au fonctionnement de la société par la valeur travail. Autrement dit, on met du cœur à l’ouvrage, on exerce des métiers passions, on s’investit émotionnellement et on cherche une sorte d’épanouissement à travers l’effort fourni pour notre employeur. Autre particularité : la profession et les conditions de son accomplissement ont tendance à déborder sur la vie personnelle. En clair, l’impact de l’environnement professionnel s’étend potentiellement jusqu’à la sphère privée et familiale.
Au regard de ces notions, l’Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles (INRS) œuvre pour la prévention des risques psychosociaux (RPS). Selon cette entité, cette notion désigne en France les risques pour la santé mentale, physique et sociale, engendrés par les conditions d’emploi et les facteurs organisationnels et relationnels susceptibles d’interagir avec le fonctionnement mental. Ainsi, l’investissement personnel dans le cadre professionnel peut, s’il est contrarié, affecter notre santé et celle de notre entourage. La dégradation, voire la destruction, étant le but poursuivi par tout manipulateur pervers narcissique, quelle aubaine que de pouvoir satisfaire ses pulsions sadiques tout en étant rémunéré !
Pourquoi les manipulateurs pervers narcissiques accèdent-ils à des postes à responsabilité ?
Vous l’aurez compris, l’attachement que la grande majorité des travailleurs entretiennent à leur profession, couplé à un marché du travail tendu où les demandeurs d’emploi sont plus nombreux que les offres, crée de facto une dépendance à l’employeur. Presque sans effort, le patron pervers narcissique dispose donc d’un vivier de proies faciles à tourmenter, puisqu’elles n’ont bien souvent d’autre choix que de subir ses assauts en tous genres.
Pour peu qu’il s’acharne déjà sur une victime, conjoint ou enfants, au sein de son foyer, il lui est particulièrement agréable de ne pas avoir à user de stratagèmes compliqués pour trouver un autre souffre-douleur lui permettant, en journée, de satisfaire son obsession pour le contrôle et la domination. D’un point de vue pratique, les profils manipulateurs ont donc tout intérêt à accéder à des postes de management. De plus, cela convient bien à leur personnalité grandiloquente, qui compense son vide intérieur par une position sociale prestigieuse.
Mais comment expliquer que des actionnaires ou des dirigeants accordent des postes à hautes responsabilités à des personnalités aussi destructrices ? L’insatisfaction au travail comporte pourtant un coût important pour une société, entre les arrêts de travail, la baisse de productivité et le turnover que cela engendre. C’est là que l’on retrouve la plus grande qualité du pervers narcissique, aussi utile pour lui qu’effroyable pour les autres : sa capacité à séduire. Il n’est d’ailleurs pas le seul profil manipulateur que l’entreprise laisse prospérer, comme le montre le portrait plus général du manipulateur au travail.
Comment opèrent les patrons manipulateurs ?
Les talents d’acteur du patron pervers narcissique offrent un double avantage : inspirer la confiance chez les décideurs et dissimuler ses intentions malveillantes envers ses collègues. Lorsqu’il élit sa proie, voici comment il procède pour la ferrer.
Phase 1 : la flatterie
Lorsqu’un supérieur hiérarchique a pour dessein de faire souffrir un salarié ou un prestataire qu’il est chargé de superviser, il commence toujours par l’amadouer. Au début de la collaboration, vous aurez l’impression de former une véritable équipe de choc, d’être valorisé pour vos talents et votre dévouement à l’entreprise. Vous obtiendrez de votre patron une reconnaissance, voire une gratitude sans borne, et vous vous sentirez à la fois spécial et chanceux.
Les promesses fuseront, parfois même au-delà de vos propres ambitions. Cela ressemblera fortement à ce que l’on appelle la lune de miel dans les cas de manipulation affective dans le couple. C’est une phase de love bombing professionnelle. Dans ce climat de partenariat stimulant, un lien de confiance s’instaure forcément. Et les limites commencent à s’estomper.
Phase 2 : le recueil de confidences
Nous avons vu qu’il est quasiment inévitable que l’environnement de travail déborde sur la vie personnelle. Bien souvent, ce pont entre les deux univers ouvre un passage à double sens. Ainsi, le lien de connivence vous mène à baisser votre garde et, petit à petit, sans penser à mal, vous livrez des détails de votre sphère privée à votre patron. Cela va de l’anecdote sur un trait de caractère du conjoint aux déboires avec les enfants.
Ce qui s’apparente à une amitié naissante est en fait, pour le manipulateur, un recueil de données. Plus il en sait sur vous, plus il pourra tourner les détails de votre vie à votre désavantage. Ce que vous prenez pour de l’intérêt envers l’être humain que vous êtes est en réalité une topographie de vos failles à exploiter.
D’ailleurs, en étant attentif à ces moments de dévoilement, on remarque que bien souvent, vous êtes la seule personne à vous confier réellement. Si votre interlocuteur feint de vous livrer des éléments de sa sphère hors travail, c’est uniquement pour vous encourager à lui donner une multitude de renseignements sur vous.
Phase 3 : le retrait
Une fois que le manipulateur qui vous dirige en sait suffisamment sur vous, vos croyances, votre configuration familiale et sociale, vos rêves et vos désirs, le temps est venu pour lui de se retirer de l’alliance de départ. Commence alors le jeu du chaud et du froid visant à vous déstabiliser.
Tout à coup, il trouve vos performances décevantes et insinue que votre potentiel d’évolution a probablement été surestimé. Bref, vous n’êtes plus à la hauteur. Sous couvert de fausse bienveillance, il argumentera que vos piètres résultats sont certainement dus à vos tracas familiaux. Après tout, c’est bien vous qui en avez parlé, il ne l’a pas inventé.
Et puis il usera de tous ses pouvoirs de dirigeant pour enclencher votre descente aux enfers. En réalité, ce sont ses injonctions paradoxales et ses objectifs irréalistes qui vous mettent en échec. Et c’est ainsi que vous en arrivez à douter de vos aptitudes à exercer votre métier.
Phase 4 : l’isolement
Soyez sûr qu’à l’étape de la séduction, il ne s’est pas concentré uniquement sur vous. Il a aussi fait en sorte de vous séparer du groupe de collègues, en douce, cela va sans dire. Diviser pour mieux régner est un principe chez tous les pervers narcissiques, une technique manipulatoire qu’ils utilisent même auprès de leurs propres enfants.
Ainsi, vos pairs ont sûrement jalousé votre nouveau statut de favori et ont éventuellement entendu des mensonges à votre égard, sur des choses que vous auriez dites ou faites. Ces animosités se sont créées à votre insu et ont été orchestrées en tous points par votre patron. Il s’agissait de préparer le terrain de votre déchéance afin que personne ne vienne voler à votre secours. Lorsque ce mécanisme aboutit et que l’équipe entière se retourne contre une seule personne, on entre dans le harcèlement en meute.
Phase 5 : la destruction
Ça y est, vous avez perdu le soutien de votre patron et de vos collègues de travail. Il ne reste plus au manipulateur qu’à entrer dans le harcèlement en toute impunité, jusqu’à ce que destruction s’ensuive.
Tout à coup, vos demandes de congés sont refusées pour des motifs obscurs, ce qui affecte votre vie de famille. On supprime vos avantages sous le prétexte qu’ils seraient injustes et mettraient en péril le fonctionnement de la société. Vous voyez également vos primes supprimées, puisque votre efficacité au travail est remise en cause.
On surveille vos horaires d’arrivée, de départ, de pause. On vous fait des remontrances à la moindre occasion. On vous demande d’en faire toujours plus tout en vous signifiant que ce n’est jamais assez. Vous commencez à douter de vos compétences, et le stress chronique que cela engendre finit effectivement par nuire à votre travail.
Ce qui était une fiction devient une réalité, et vous voilà dans un état de souffrance au travail. Vous êtes cerné, et les seules issues qui semblent rester tiennent à l’éloignement : démission, changement de poste ou arrêt maladie. Le syndrome de stress post-narcissique guette les victimes de ce type de harcèlement, tout comme le syndrome d’épuisement professionnel, qui ne naît pas ici d’un excès de travail mais d’une usure organisée.
Je me souviens d’une femme que j’appellerai Sylvaine, responsable administrative dans une PME, cinquante-deux ans. Elle est arrivée à mon cabinet avec une phrase toute prête : » Docteur, je crois que je ne supporte plus la pression. » Nous avons repris sa chronologie. La première année, son directeur la présentait comme son bras droit. La deuxième, il avait commencé à la corriger devant les autres, toujours sur des détails, toujours avec le sourire. La troisième, elle n’était plus invitée aux réunions où se décidaient ses propres dossiers. Ce qui l’a frappée, en reconstituant cette suite, ce n’est pas la brutalité des faits, c’est leur lenteur. » Il ne m’a jamais crié dessus une seule fois « , m’a-t-elle dit. C’est exactement ce qui rendait la chose si difficile à nommer, et si difficile à faire entendre autour d’elle.
Comment se protéger d’un patron pervers narcissique (et sauver sa carrière) ?
Il est difficile d’anticiper la présence potentielle d’un pervers narcissique au sein de votre direction, mais pour éviter de vous retrouver dans une situation inextricable comme celle que nous venons de décrire, il faut appliquer au travail quelques règles de comportement strictes.
→ Partir du principe que vous devez toujours faire vos preuves. Quelqu’un qui loue vos talents démesurément, alors même que vous n’avez pas eu l’occasion de démontrer vos capacités, est forcément suspect et doit vous inspirer de la méfiance.
→ Ne jamais se confier sur sa vie privée. Moins un patron en sait sur vous, plus il s’attachera à des faits tangibles pour évaluer votre travail, sans en tirer des déductions hâtives pouvant vous desservir.
→ Établir des limites claires. Mettre tout en œuvre pour que la relation professionnelle se fasse sur la base du respect mutuel, indépendamment du rapport hiérarchique. Aucun responsable d’entreprise n’est autorisé à vous malmener ou à vous humilier. Cela constitue une conduite abusive, qui doit être rapportée au rang au-dessus, à la direction des ressources humaines ou, le cas échéant, à l’inspection du travail. La technique du Grey Rock peut s’avérer utile face à un manager manipulateur.
→ Documenter les interactions conflictuelles et les incidents. Conservez une trace écrite et datée de tout ce qui constitue un excès d’autorité, hors des serveurs de l’entreprise. C’est le socle de tout recours ultérieur, et la base de ce qui permet de prouver la violence psychologique subie.
→ Entretenir une bonne relation avec ses collègues. Les autres salariés de votre service sont les personnes les plus à même de vous comprendre et de vous soutenir en cas de difficulté. Maintenez la communication avec eux de façon à former un front uni face à une direction tyrannique.
→ Alerter sur ses difficultés. N’attendez pas d’être dans une situation inextricable pour parler de vos problèmes. Dès les premiers signes de mésentente avec votre patron, demandez à être reçu par les acteurs de la protection des travailleurs : représentants du personnel, syndicats, ressources humaines, médecine du travail, supérieur hiérarchique au-dessus de votre chef le cas échéant. Les textes applicables sont plus protecteurs qu’on ne le croit, et le harcèlement moral est un délit.
→ Se faire aider par des professionnels de la santé mentale. L’accompagnement psychologique en cas de maltraitance au travail permet de faire face aux tourments du quotidien, en attendant de trouver une vraie solution au problème. N’oublions pas que ce genre de détresse peut mener à la décompensation somatique, c’est-à-dire au développement de troubles physiques et comportementaux susceptibles, dans les cas les plus extrêmes, d’être mortifères.
→ Évaluer les options possibles pour la suite de la carrière. Si les difficultés rencontrées au travail semblent insolubles et que votre patron n’est pas près de vous lâcher, il est temps de vous projeter dans un autre univers professionnel. Peut-être pouvez-vous prétendre à une formation ou à un bilan de compétences afin de donner un nouveau souffle à votre parcours. Et si votre métier vous tient trop à cœur pour en changer, peut-être pouvez-vous commencer à démarcher d’autres entreprises ou envisager de vous lancer dans l’entrepreneuriat. Quoi qu’il advienne, le mot d’ordre reste la prévention, pour ne pas avoir à réparer ensuite des dommages psychiques devenus profonds.
Conclusion : ne pas rester isolé face au harcèlement
Si vous avez le sentiment que votre patron est pervers narcissique, évitez à tout prix de former avec lui un lien d’exclusivité, car celui-ci pourrait causer votre perte. Les nouveaux arrivants d’une entreprise qui vous promettent monts et merveilles ne devraient jamais vous faire baisser votre garde sur de belles paroles.
Souvenez-vous que vos compétences sont réelles, mais qu’elles restent à être reconnues sur la base de résultats tangibles. De même, la légitimité de votre supérieur reste à prouver par des faits. Ne vous fiez pas davantage aux bruits de couloir sans en discuter avec les principaux intéressés.
Enfin, et par-dessus tout, protégez votre vie privée de votre vie professionnelle et inversement, en évitant les passerelles entre les deux. Si vous vous sentez dépassé par les événements, faites appel à un réseau de soutien solide et parlez de vos difficultés sans honte. Et si vous partez usé, ne reprenez pas ailleurs comme si de rien n’était : ce que l’emprise a entamé, c’est le rapport à votre propre compétence, et la reconstruction demande d’être nommée pour ne pas suivre dans le poste suivant.
En trente-cinq ans de pratique, j’ai reçu beaucoup de professionnels convaincus d’avoir perdu leur niveau. Presque tous venaient d’abord pour un manque de confiance en eux. Presque tous repartaient avec une autre lecture de leur histoire. Ce qu’un patron pervers narcissique met en sourdine n’est pas détruit. C’est empêché. Et ce qui est empêché peut, dans un autre cadre, se remettre à fonctionner.
Questions fréquentes sur le patron pervers narcissique
Comment savoir si mon patron est un pervers narcissique ou simplement exigeant ?
Un patron exigeant critique le travail, donne les moyens de progresser et garde des règles stables. Le patron pervers narcissique critique la personne, change les règles sans prévenir, isole, s’approprie les réussites et distribue les échecs. Le test le plus fiable : après un échange avec lui, sortez-vous plus clair, ou plus confus ?
Comment me protéger au quotidien d’un patron pervers narcissique ?
Passez tout ce qui compte à l’écrit, répondez sur les faits, jamais sur le terrain émotionnel, et ne livrez aucune confidence personnelle : tout ce qu’il apprend de vous devient un levier. Les stratégies valables face à tout manipulateur au travail s’appliquent ici, renforcées d’un contact précoce avec la médecine du travail.
Faut-il démissionner face à un patron pervers narcissique ?
Pas à chaud. Une démission impulsive vous prive de droits et lui offre la sortie qu’il espérait. Préparez plutôt le départ : soins, traces écrites, conseil auprès du médecin du travail et d’un avocat en droit du travail, exploration d’un départ négocié. L’objectif n’est pas de fuir. C’est de sortir en vous protégeant.
Que faire si le patron pervers narcissique dirige toute l’entreprise ?
Quand l’auteur est aussi le décideur final, il n’existe pas de recours interne : inutile d’espérer un arbitrage de ceux qu’il a nommés. Les appuis deviennent externes : inspection du travail, médecine du travail, conseil juridique. Et quand son style a contaminé toute la ligne hiérarchique, c’est l’ensemble du management pervers qu’il faut analyser pour décider de rester ou de partir.
Un patron pervers narcissique peut-il me pousser au burnout ?
Oui, et c’est même un scénario fréquent : la disqualification répétée, l’imprévisibilité et la surcharge ciblée produisent un syndrome d’épuisement professionnel qui ne doit rien au hasard. Consultez avant l’effondrement : médecin traitant et médecine du travail peuvent poser un cadre protecteur, arrêt compris.
Vous souffrez au travail à cause d’un manager toxique ?
Un accompagnement spécialisé peut vous aider à comprendre les mécanismes de manipulation à l’œuvre, à restaurer la confiance dans votre propre jugement et à préparer la suite sans précipitation.
Pascal Couderc est psychologue clinicien et psychanalyste, RPPS 10009754606. Trente-cinq ans de pratique clinique, spécialisé depuis 2005 dans l’emprise et la perversion narcissique. Il consulte en visioconférence.
Pour aller plus loin :
→ Le manipulateur pervers au travail : l’identifier et s’en protéger
→ Le management favorise-t-il la perversion au travail ?
→ Le chaud et le froid : une manipulation émotionnelle destructrice
→ Les techniques de manipulation du pervers narcissique
→ La méthode Grey Rock pour se protéger
→ Le syndrome de stress post-narcissique
→ Le gaslighting : quand on vous fait douter de votre réalité
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