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Faut-il pardonner au pervers narcissique ?

2 Oct 2026 Mis à jour le 27 Sep 2026 14 min
Faut-il pardonner au pervers narcissique ?
L’essentiel

Faut-il pardonner au pervers narcissique pour se reconstruire ? Pascal Couderc, psychanalyste, défend une position clinique à rebours des injonctions : le pardon n'est pas une étape de la reconstruction mais une option, rare et jamais due. Il démonte la double peine de l'injonction au pardon, défend la fonction de la colère, distingue paix et absolution, et décrit les trois chemins honorables, dont le seul pardon nécessaire : celui qu'on se doit à soi-même.

Pascal Couderc, psychologue clinicien et psychanalyste, RPPS 10009754606. Trente-cinq ans de pratique clinique.

Faut-il pardonner au pervers narcissique pour se reconstruire ? La question vous est posée de toutes parts : par les livres de développement personnel, par l’entourage, par la spiritualité, parfois par lui-même. Et elle est presque toujours posée comme une évidence : le pardon libérerait, la rancune enfermerait. Je vais défendre ici une position clinique différente. Le pardon n’est pas une étape de la reconstruction. C’est une option, et ce n’est pas la plus fréquente chez les personnes qui s’en sortent vraiment. Ce n’est pas un devoir qu’on vous propose. C’est une dette de plus qu’on vous invente.

On vous presse de pardonner et vous n’y arrivez pas ?

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D’où vient cette question, et qui vous la pose

Avant de répondre, regardons qui pose la question, car elle ne tombe pas du ciel. Elle vient d’abord du discours ambiant : le développement personnel a fait du pardon un passage obligé,  » pardonner pour se libérer « ,  » la rancune est un poison que l’on boit soi-même « . Elle vient de l’entourage, qui souffre de votre colère et voudrait vous voir  » tourner la page « , formule qui signifie souvent : cesser de nous en parler. Elle vient des traditions spirituelles, où le pardon occupe une place centrale : j’y reviendrai, car cette place mérite mieux que les slogans qu’on en tire, et j’ai décrit ailleurs comment la religion et la spiritualité peuvent être retournées en instruments d’emprise. Elle vient parfois de lui, qui réclame le pardon comme il réclamait le reste, en dû. Et elle vient enfin de vous : de ce désir d’être quelqu’un de bien, qui ne hait pas, qui s’élève. Quatre pressions externes et une interne. Cela fait beaucoup de monde autour d’une décision qui ne devrait appartenir qu’à une seule personne : vous.

Ce que pardonner voudrait dire, et pourquoi c’est si difficile ici

Le pardon, dans son sens plein, n’est pas un sentiment vague : c’est un acte qui suppose une scène. Il faut une faute nommée, un fautif qui la reconnaît et la porte, et (dans la tradition la plus exigeante) une demande. Je pardonne à quelqu’un, quelque chose, qu’il reconnaît. Or regardez la scène que vous propose la perversion narcissique : la faute est niée ( » tu exagères, tu inventes, tu es folle « ) ; le fautif est introuvable (c’est vous, dans son récit, qui l’avez poussé à bout) ; et la demande, quand elle existe, est une manœuvre : j’ai consacré un article entier à ces excuses stratégiques,  » il s’excuse, il semble avoir compris « , dont le calendrier trahit toujours la fonction. Pardonner à qui ne reconnaît rien, c’est pardonner dans le vide. Et pardonner à qui continue, c’est autre chose encore : ce n’est plus un pardon, c’est un blanc-seing.

S’ajoute une difficulté propre à l’emprise. Le pardon est fait pour les actes : une trahison, un mensonge, un coup, quelque chose qui a eu lieu, que l’on peut circonscrire, dater, puis remettre. Mais ce que vous avez subi n’est pas un acte : c’est un système. Des années de démolition organisée, faite de mille gestes dont aucun, isolé, ne mérite le tribunal. Comment pardonne-t-on une architecture ? Par où commence-t-on l’absolution d’un climat ? La question du pardon bute ici sur un problème de format : on vous demande d’appliquer à une stratégie un outil conçu pour des fautes. Il n’est pas étonnant que vous n’y arriviez pas. L’outil ne va pas sur la pièce.

L’injonction au pardon : une seconde violence

Il faut maintenant nommer ce que produit cette injonction chez les victimes, car je le constate chaque semaine en consultation : une double peine. Vous avez été détruite : première peine. Et parce que vous ne parvenez pas à pardonner votre destructeur, vous voilà déclarée  » pleine de rancune « ,  » bloquée « ,  » pas assez évoluée  » : seconde peine. L’injonction au pardon transforme votre colère légitime en défaut moral et votre lucidité en pathologie. Elle inverse une dernière fois les rôles : c’est désormais votre non-pardon qui fait problème, et non ce qu’il y aurait à pardonner. Le mécanisme est si proche de l’inversion accusatoire que l’on peut le dire ainsi : l’injonction au pardon est la version bienveillante de  » c’est de ta faute « .

Et il y a plus grave. Pour le pervers narcissique lui-même, votre pardon n’est pas une fin : c’est un carburant. Racamier l’a montré : le pervers ne cherche pas la réconciliation, il cherche la position. Le pardon accordé lui offre trois trophées d’un coup : la preuve publique qu’il n’était pas si terrible, l’effacement de l’ardoise qui autorise la suite, et (le plus précieux) votre reddition morale : même votre colère, dernier territoire qui lui échappait, lui est remise. Voilà pourquoi certains le réclament avec tant d’insistance, de préférence devant témoins. Ce n’est pas l’apaisement qu’ils demandent. C’est la capitulation en bonne et due forme.

Ce que le pardon n’est pas : quatre confusions à défaire

Une grande partie de la souffrance autour de cette question vient de confusions qu’il faut défaire une à une. Pardonner n’est pas comprendre : vous pouvez explorer ce qui l’a fait ainsi, son enfance, sa structure ; comprendre les causes n’a jamais valu absolution, et l’explication n’est pas l’excuse. Pardonner n’est pas se réconcilier : un pardon, même accordé, n’ouvre droit à rien, ni contact, ni confiance, ni retour ; le non-contact peut rester total après le pardon le plus sincère. Pardonner n’est pas oublier : j’ai écrit ailleurs sur l’oubli (la mémoire de ce qui s’est passé est une protection, pas une rancune) ; on peut remettre une dette et garder la comptabilité. Et surtout (c’est la confusion majeure) la paix n’est pas le pardon. Ce que le développement personnel appelle  » pardonner « , dans neuf cas sur dix, décrit en réalité autre chose : le détachement. Le moment où cela cesse de vous occuper. Or on peut atteindre cette paix-là (pleinement, durablement) sans avoir jamais prononcé l’absolution. Des centaines de mes patientes en témoignent : elles vont bien, elles aiment de nouveau, elles rient, et elles n’ont pas pardonné. Elles ont fait mieux : elles ont déménagé de la question.

La colère qu’on vous demande d’éteindre trop tôt

Un mot sur ce que l’injonction au pardon veut faire taire : votre colère. Je veux la défendre, car elle est calomniée. Après des années d’emprise (c’est-à-dire d’anesthésie, d’excuses fournies à sa place, de frontières effacées), la colère est souvent le premier signe de vie du sujet. Elle dit enfin : cela n’était pas acceptable, et ce n’était pas moi. Elle redresse la frontière que l’emprise avait couchée. J’ai consacré un article à la haine que l’on ressent dans ces parcours : elle fait peur aux victimes elles-mêmes, et pourtant elle est une étape, le contraire exact de la soumission, pas encore la liberté, mais déjà plus la cage. Le seul vrai danger de la colère n’est pas d’exister : c’est de devenir une résidence. Quand la rumination l’installe à demeure, il reste locataire de vos journées, et c’est alors qu’un travail s’impose. Mais éteindre la colère avant qu’elle ait fait son office, c’est débrancher l’alarme pendant l’incendie. Le calendrier de votre colère vous appartient. Personne (pas même les mieux intentionnés) n’a autorité sur lui.

Une patiente, que j’appellerai Jeanne, en avait fait l’expérience cuisante. Un stage de développement personnel, l’exercice rituel de  » la lettre de pardon  » à lire devant le groupe. Elle me raconte :  » Docteur, tout le monde pleurait. L’animatrice me tenait les mains. Et moi, en lisant « je te pardonne », je me sentais salie une deuxième fois : comme si on me faisait signer quelque chose sous la contrainte, avec des bougies. Le soir, j’ai eu honte de ne rien avoir ressenti de ce qu’il fallait. Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ?  » Rien, Jeanne. Rien ne va pas chez vous. Un pardon récité n’est pas un pardon : c’est une performance, et votre corps, plus honnête que le rituel, a refusé de contresigner. Ce jour-là, votre prétendu blocage était votre santé.

Alors, faut-il pardonner ? Les trois chemins

Venons-en à la réponse, qui n’est pas une prescription, mais une carte. Il existe trois chemins, et les trois sont honorables.

Le premier est le non-pardon apaisé. C’est une position que la clinique connaît bien et que le discours ambiant refuse d’imaginer :  » je n’absous pas, et je vis « . On garde le jugement (ce qui a été fait était injustifiable) et l’on cesse d’y camper. C’est la justice intérieure : le verdict est rendu, le tribunal ferme, la vie continue ailleurs. Beaucoup de mes patientes reconstruites habitent exactement là, et elles s’y portent bien. Le non-pardon n’a jamais empêché personne de refaire sa vie ; c’est la rumination qui l’empêche, et ce n’est pas la même chose.

Le deuxième chemin est le détachement, et c’est lui, le plus souvent, que l’on baptise pardon à tort. Il ne consiste pas à remettre la faute, mais à clore la créance : renoncer, non pas à la vérité de ce qui s’est passé, mais à en attendre le remboursement. Renoncer à ce qu’il comprenne un jour, à ce qu’il s’excuse vraiment, à ce qu’il paie, à ce que justice intime soit faite. C’est un deuil : j’ai décrit ce deuil si particulier qu’impose la perversion narcissique, et ce deuil de ce qui n’a pas été qui en est le cœur. Fermer le guichet des réclamations : voilà le geste qui libère réellement, et il ne demande aucune absolution. Vous pouvez déchirer la reconnaissance de dette sans déclarer le débiteur innocent.

Ce deuil de la créance a un dernier étage, plus discret : renoncer aussi à la créance cosmique. Beaucoup de victimes, faute d’excuses à attendre de lui, se tournent vers une caisse de compensation supérieure : la vie le punira, le karma s’en chargera, il finira seul. Je comprends ce besoin, et j’ai écrit ce qu’il fallait en penser : attendre la facture du destin, c’est encore attendre, c’est-à-dire rester au guichet. Le détachement complet inclut ce guichet-là : votre vie réussie n’a pas à être sa punition. Elle a mieux à faire : être votre vie.

Le troisième chemin est le pardon véritable. Il existe : je l’ai vu, rarement, chez des personnes très avancées dans leur reconstruction, souvent des années après, parfois porté par une foi profonde. Mais notez ses caractéristiques, car elles le distinguent de tout ce qu’on vous vend : il arrive en dernier, jamais en premier, comme un reste, pas comme un travail ; il ne se décrète pas, ne s’exerce pas, ne se récite pas ; il n’oblige à rien (la porte peut rester fermée à double tour) ; et il se prononce depuis la hauteur reconquise, jamais depuis la cave. Si ce pardon-là doit venir chez vous, il viendra sans exercice. Et s’il ne vient pas, il ne manquera à rien.

Le vrai chantier : se pardonner à soi

Il est un pardon, en revanche, que je rencontre au cœur de presque toutes les reconstructions, et ce n’est pas celui qu’on vous presse d’accorder. C’est celui que vous vous refusez. Se pardonner d’être restée si longtemps. D’avoir exposé les enfants. D’être retournée après avoir juré. D’avoir défendu son bourreau contre ceux qui vous aimaient. Cette culpabilité d’après est souvent plus tenace que la colère contre lui, et c’est elle, non votre prétendue rancune, qui entrave la reconstruction. Le travail consiste à rendre à chaque acte son contexte : vous n’êtes pas restée par complaisance, mais sous emprise ; vous n’avez pas cédé par faiblesse, mais sous un dispositif conçu pour faire céder. J’ai détaillé ce chemin dans ne plus culpabiliser. S’il ne fallait donner qu’une seule consigne sur tout ce sujet, ce serait celle-ci : la clémence que le monde vous somme d’offrir à votre bourreau, offrez-la d’abord à celle qui a survécu.

Et face aux autres, concrètement ?

Reste à tenir la position dans la vie réelle. Face à l’entourage qui presse, une phrase suffit, calme et fermée :  » Je suis en paix avec où j’en suis ; mon calendrier m’appartient.  » Vous n’avez pas à argumenter votre for intérieur. Face à lui, s’il réclame le pardon (surtout en public, surtout devant les enfants), souvenez-vous de ce qu’il demande vraiment, et que le silence est une réponse complète. Face aux enfants, enfin, un principe : on ne leur impose ni de pardonner ni de condamner leur parent, on leur doit des mots justes et le droit de ressentir ce qu’ils ressentent, à leur rythme, qui n’est pas le vôtre. Et si votre foi compte, sachez qu’aucune tradition spirituelle sérieuse n’exige de se remettre en danger ni d’absoudre l’impénitent : parlez-en à un accompagnant religieux éclairé plutôt qu’aux slogans ; les grandes traditions sont, sur le pardon, infiniment plus prudentes que leurs résumés.

À retenir. Le pardon n’est pas une étape obligée de la reconstruction : c’est une option, rare, tardive, et jamais due. L’injonction à pardonner constitue une seconde violence, elle pathologise votre colère, qui est une étape légitime, et offre au pervers narcissique le trophée qu’il réclame. Trois chemins sont honorables : le non-pardon apaisé, le détachement (clore la créance sans absoudre), et le pardon véritable, s’il vient un jour, en reste et non en travail. Le seul pardon nécessaire est celui que vous vous devez à vous-même.

Questions fréquentes sur le pardon et le pervers narcissique

Ne pas pardonner va-t-il m’empêcher de me reconstruire ?

Non, et j’affirme cela depuis trente-cinq ans de clinique : je n’ai jamais vu une reconstruction échouer pour cause de non-pardon. J’en ai vu s’enliser dans la rumination, ce qui est différent : ruminer, c’est continuer d’habiter la question ; ne pas pardonner, c’est l’avoir tranchée. La reconstruction exige que cela cesse de vous occuper, pas que vous l’absolviez. Le critère de santé n’est pas  » ai-je pardonné ?  » mais  » combien de place occupe-t-il encore dans mes journées ? « .

Que répondre à ceux qui me pressent de pardonner ?

D’abord entendre ce que leur injonction dit d’eux : votre colère les met mal à l’aise, ou leur loyauté est partagée. Ensuite, une réponse brève qui ferme sans blesser :  » Je te remercie de vouloir mon bien ; sur ce sujet, j’avance à mon rythme et il ne se discute pas.  » Vous n’avez pas à convertir qui que ce soit à votre position, seulement à la soustraire au débat. Ceux qui insistent après cela ne parlent plus de votre bien : ils parlent de leur confort.

Dois-je pardonner  » pour les enfants  » ?

Ce qu’on vous demande sous cette formule, en général, c’est de jouer l’apaisement pour faciliter la coparentalité, et cela, qui relève du comportement, est possible sans un gramme de pardon : courtoisie fonctionnelle, canal écrit, zéro conflit devant eux. Vos enfants n’ont pas besoin que vous absolviez leur père ; ils ont besoin que vous soyez entière, stable et vraie. Un parent en paix avec son propre jugement protège mieux qu’un parent qui récite une clémence qu’il ne ressent pas : les enfants entendent les fausses notes mieux que personne.

Comment se pardonner à soi-même ?

En instruisant le dossier avec les pièces de l’époque, pas avec celles d’aujourd’hui. Vous jugez la femme d’hier avec la lucidité que vous n’avez conquise qu’après : c’est un anachronisme, et il est cruel. Reprenez chaque grief (être restée, avoir cédé, avoir exposé les enfants) et replacez-le dans son contexte réel : l’emprise, l’épuisement, l’espoir entretenu par un professionnel de l’espoir. Ce travail se fait mal seul, car votre juge intérieur a été formé par lui ; un accompagnement aide à récuser ce juge-là. Et retenez le paradoxe : on ne se pardonne pas pour avancer, c’est en avançant qu’on finit par se pardonner.

Écrasée entre la colère et l’injonction à pardonner ?

Il existe un chemin qui n’exige ni l’absolution ni la rumination : le vôtre. Un accompagnement spécialisé peut vous aider à le tracer, à votre rythme. Consultations en visioconférence.

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Pascal Couderc

Pascal Couderc

Psychologue clinicien et psychanalyste, RPPS 10009754606. Spécialisé depuis 2005 dans l’emprise, la perversion narcissique et les relations toxiques. Trente-cinq ans de pratique clinique en cours.

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