()
AccueilBlogSes stratégies
Ses stratégies

Le pervers narcissique et la religion : quand la foi devient une arme

29 Mai 2026 Mis à jour le 17 Avr 2026 23 min
Le pervers narcissique et la religion : quand la foi devient une arme
L’essentiel

Dans un contexte religieux, le pervers narcissique dispose d'un levier sans équivalent : l'autorité divine pour légitimer sa domination, les textes sacrés pour invalider toute résistance, la communauté de foi pour isoler sa victime, la théologie du pardon pour effacer la mémoire de la violence. Une configuration d'emprise particulièrement difficile à identifier et à quitter — sans pour autant trahir sa foi.

Il parle de Dieu avec ferveur. Il cite les Écritures avec aisance. Dans la communauté, tout le monde le respecte. Il est là aux offices, généreux lors des collectes, disponible pour les autres. Et à la maison, derrière la porte fermée, il utilise cette même foi pour vous écraser. Pour vous culpabiliser. Pour justifier sa domination comme une volonté divine. Ce n’est pas de la religion. C’est de la perversion narcissique habillée en sacré.

Vous vous posez des questions sur votre situation ?

Faites le test pour identifier si vous êtes victime d’un pervers narcissique

Faire le test maintenant

La religion est l’un des terrains d’emprise les moins nommés qui soient. Non par manque de réalité clinique — les victimes qui traversent cette configuration sont nombreuses — mais parce que la foi constitue un espace intime que l’on hésite à soumettre au regard analytique. Parce que nommer la manipulation dans ce contexte ressemble, pour beaucoup, à une attaque contre leurs croyances.

Je reçois en consultation des femmes, et parfois des hommes, qui hésitent pendant des années avant d’aborder la dimension religieuse de leur emprise. Elles craignent qu’en en parlant, elles trahissent leur foi. Ou qu’on leur dise que leur souffrance vient de la religion elle-même — alors qu’elles sentent bien, au fond, que leur foi n’est pas le problème. Le problème, c’est l’usage qu’un autre en a fait. Cet article est pour elles, et pour ceux qui reconnaîtront cette configuration sans oser encore la nommer.

La religion est l’un des terrains d’emprise les moins nommés qui soient. Non par manque de réalité clinique — les victimes qui traversent cette configuration sont nombreuses — mais parce que la foi constitue un espace intime que l’on hésite à soumettre au regard analytique. Parce que nommer la manipulation dans ce contexte ressemble, pour beaucoup, à une attaque contre leurs croyances. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Ce dont il s’agit, c’est de comprendre comment le pervers narcissique dans un contexte religieux utilise le sacré comme instrument de contrôle — et pourquoi ce détournement est particulièrement difficile à identifier et à quitter.

Pourquoi la religion est un terrain d’emprise idéal

Une autorité qui transcende la personne

Dans la plupart des contextes d’emprise, la domination du pervers narcissique repose sur sa seule personnalité. Il faut qu’il séduise, qu’il impose, qu’il intimide. Dans un contexte religieux, il dispose d’un levier supplémentaire d’une puissance sans équivalent : une autorité qui ne lui appartient pas en propre, mais qu’il s’approprie. L’autorité de Dieu, des textes sacrés, de la tradition, de la communauté.

Ce déplacement est fondamental. Quand le pervers narcissique dit  » Tu dois m’obéir parce que je suis ton mari « , la victime peut, au moins en théorie, contester cette prétention. Quand il dit  » Tu dois m’obéir parce que c’est ce que Dieu demande à une épouse « , il n’est plus question de le contester lui — il faudrait contester Dieu. Cette inflation de l’autorité rend la résistance psychiquement infiniment plus coûteuse.

Une communauté qui valide le masque

Le pervers narcissique dans le couple maintient toujours deux visages : l’un public, irréprochable, et l’autre privé, destructeur. Dans un contexte religieux, ce clivage atteint une perfection redoutable. La communauté de foi — paroisse, temple, mosquée, communauté évangélique — devient le public idéal pour la performance de l’homme pieux, généreux, engagé.

Et cette communauté valide. Elle confirme que cet homme est bon. Elle le dit à la victime, parfois directement :  » Tu as de la chance d’avoir un mari si croyant. «   » Il est tellement dévoué à la communauté. «  Ce regard collectif positif isole la victime dans sa perception de la réalité privée. Elle ne peut pas dire ce qui se passe sans sembler calomnier un homme que tous respectent. Elle ne peut pas être crue sans déchirer le tissu social qui l’entoure.

La culpabilité préinstallée

Toute grande tradition religieuse contient, à des degrés divers, une théologie de la faute, du péché, de la dette. Cette structure psychique — je suis faillible, je dois me soumettre, je dois réparer — est intériorisée par les croyants sincères comme une disposition spirituelle légitime. Le pervers narcissique n’a pas à construire la culpabilité de sa victime depuis zéro. Elle existe déjà. Il n’a qu’à l’activer, à l’orienter, à l’amplifier.

C’est l’un des mécanismes les plus efficaces de cette configuration. La victime ne résiste pas parce qu’elle a appris que la résistance est un péché. Elle se soumet parce qu’elle a appris que la soumission est une vertu. Elle pardonne parce qu’elle a appris que le pardon est une obligation spirituelle. Chacune de ces dispositions, saine dans un contexte équilibré, devient une arme dans les mains du manipulateur.

Les formes spécifiques de la manipulation religieuse

L’instrumentalisation des textes sacrés

Le premier outil du pervers narcissique dans ce contexte, c’est le texte sacré lui-même — Bible, Coran, Torah, textes bouddhistes ou autres. Ces textes, écrits dans des contextes historiques et culturels précis, sont suffisamment riches et complexes pour permettre des lectures sélectives au service de n’importe quelle intention. Le pervers narcissique n’est pas un exégète. Il est un chercheur de munitions.

Il cite les versets qui prescrivent la soumission de la femme à l’homme, et omet ceux qui prescrivent le respect mutuel. Il invoque les passages sur l’obéissance aux autorités, et ignore ceux sur la justice et la protection des faibles. Il utilise la lettre du texte pour étouffer son esprit. Et il le fait avec une assurance qui laisse la victime sans réponse — parce que contester son interprétation, c’est sembler contester le texte lui-même.

 » Il me sortait des versets par cœur. À chaque fois que je tentais de m’affirmer, il avait une citation prête. J’ai fini par croire que c’était moi qui ne comprenais pas ma propre religion. « 

La volonté divine comme justification de tout

L’une des manipulations verbales les plus caractéristiques de cette configuration est le recours à la volonté divine pour légitimer chaque décision unilatérale. Ce n’est pas lui qui décide de l’organisation du foyer, des sorties autorisées, du contrôle des finances, des relations sociales. C’est Dieu qui l’a guidé. C’est la foi qui l’exige. C’est la vocation de leur couple selon le plan divin.

Ce déplacement est particulièrement retors parce qu’il interdit toute négociation. On peut discuter avec un homme. On ne discute pas avec Dieu. La victime qui tente de remettre en question une décision se retrouve non pas à contester son partenaire, mais à contester sa propre foi. Et si elle cède — ce qu’elle fait, parce que le coût psychique de la résistance est trop élevé — elle intériorise que sa soumission était juste. Que sa foi le demandait.

Une femme que je suivais depuis plusieurs mois m’a dit un jour cette phrase qui m’est restée :  » Au bout de dix ans, je ne savais plus si j’obéissais à Dieu ou à lui. Et j’avais honte de ne pas savoir. «  Cette confusion entre l’autorité divine et l’autorité conjugale est l’un des effets les plus profonds de cette configuration. Elle ne se dissipe pas avec la rupture. Elle demande un travail spécifique de désenchevêtrement, qui distingue progressivement ce qui appartenait réellement à la foi de ce qui lui avait été superposé.

La prière et les rituels comme instruments de contrôle

Dans certaines configurations, le pervers narcissique utilise les pratiques religieuses elles-mêmes — la prière, le jeûne, la confession, les rituels quotidiens — comme outils de surveillance et de contrôle. Il vérifie si la victime prie correctement, si elle respecte les obligations religieuses, si elle se comporte en conformité avec les prescriptions de la foi. Il se pose en gardien de la vie spirituelle de sa partenaire.

Cette surveillance est d’autant plus efficace qu’elle est présentée comme de l’amour. Il se soucie de son âme. Il veut qu’elle soit une bonne croyante. Ce n’est pas du contrôle — c’est de la guidance spirituelle. La victime, prise dans cette logique, peut même éprouver de la gratitude pour cette attention portée à sa vie intérieure. Elle ne voit pas que cette attention est une intrusion. Que cette guidance est une emprise.

Le pardon comme obligation permanente

Le pardon est une valeur centrale dans la plupart des traditions religieuses. C’est une disposition psychique et spirituelle d’une grande richesse. Dans une relation avec un pervers narcissique croyant, elle devient un piège absolu.

Après chaque épisode de violence — verbale, psychologique, parfois physique — le pervers narcissique mobilise la théologie du pardon. Il exprime une repentance plus ou moins convaincante. Il invoque la miséricorde divine, la capacité humaine à se relever, le devoir chrétien, musulman ou autre de pardonner soixante-dix fois sept fois. Et la victime pardonne. Non parce qu’elle l’a voulu librement. Mais parce qu’elle a été convaincue que ne pas pardonner serait un péché plus grave que ce qu’elle a subi.

Ce mécanisme court-circuite le travail psychique nécessaire après chaque violence. Il empêche la colère légitime de se former. Il efface la mémoire de ce qui s’est passé — non pas grâce à l’gaslighting ordinaire, mais grâce à la théologie. La victime ne se souvient plus des violences comme de violences. Elle s’en souvient comme de moments traversés ensemble, pardonnés, rachetés. Cette réécriture permanente du passé est l’une des séquelles les plus durables de l’emprise religieuse.

L’isolement par la communauté

Quand la communauté de foi devient un instrument d’emprise

L’isolement est l’un des mécanismes fondamentaux de toute emprise. Dans un contexte religieux, il prend une forme particulièrement perverse : c’est l’entourage lui-même, censé constituer un soutien, qui devient un instrument de contrôle.

Le pervers narcissique qui jouit d’une bonne réputation dans sa communauté de foi a déjà fait la moitié du travail. Les membres de la communauté ne croiront pas la victime — non par malveillance, mais parce que ce qu’elle décrit contredit tout ce qu’ils observent. Les leaders religieux à qui elle pourrait se confier risquent de lui conseiller la patience, le pardon, la prière. L’institution elle-même peut avoir intérêt à préserver la cohésion du couple, à ne pas  » salir  » la communauté.

La victime se retrouve dans une situation d’isolement paradoxal : entourée de gens, mais seule avec ce qu’elle vit. Plus isolée, parfois, que quelqu’un qui n’aurait aucun réseau — parce que ce réseau est retourné contre elle.

La menace de l’exclusion spirituelle

Dans les communautés religieuses les plus fermées, l’exclusion n’est pas seulement sociale. Elle est spirituelle. Quitter son conjoint, c’est risquer d’être exclue de la communauté. C’est parfois être considérée comme ayant failli à ses engagements devant Dieu. C’est voir son salut, dans certaines traditions, remis en question.

Cette menace, même non formulée explicitement, pèse avec une force considérable sur la victime croyante. La perspective de perdre sa communauté de foi — avec tout ce qu’elle représente de lien social, d’identité, de sens — peut paralyser le départ bien plus efficacement que n’importe quelle menace matérielle. Le pervers narcissique le sait. Il n’a parfois pas besoin de l’articuler. La structure de la communauté fait le travail à sa place.

Ce que cette configuration produit sur la victime

La confusion entre violence et épreuve spirituelle

L’une des séquelles les plus profondes de l’emprise religieuse est la confusion entre ce qui relève d’une violence réelle et ce qui relève d’une épreuve spirituelle à traverser. De nombreuses traditions valorisent la souffrance comme occasion de croissance, de purification, d’approfondissement de la foi. Le pervers narcissique s’engouffre dans cette valorisation pour faire passer sa violence pour une épreuve divine.

La victime ne se demande pas  » Est-ce que ce que je vis est de la violence ? «  Elle se demande  » Suis-je suffisamment forte spirituellement pour traverser cette épreuve ? «  Ce déplacement de question est dévastateur. Il transforme l’auteur de la violence en Dieu lui-même — qui éprouve ses fidèles — et la victime en croyante insuffisante qui doit travailler sur elle-même.

La perte de soi dans le rôle prescrit

Dans de nombreuses traditions religieuses, les rôles de genre sont explicitement définis. L’homme pourvoyeur et guide. La femme soumise et dévouée. Ces rôles, dans un contexte équilibré, peuvent être librement choisis et vécus avec satisfaction. Dans une relation avec un pervers narcissique, ils deviennent la justification doctrinale de l’effacement total de la victime.

Elle doit se subordonner. Elle doit servir. Elle ne doit pas avoir de désirs propres qui entrent en conflit avec ceux de son époux. Ce n’est pas de l’oppression — c’est de la vocation. Et la femme qui ne se reconnaît plus, qui a perdu le fil de ses propres pensées, de ses propres désirs, de sa propre identité, peut croire que cette dissolution est spirituelle. Qu’elle s’est abandonnée à Dieu. Alors qu’elle s’est abandonnée à un homme.

L’invalidation sanctifiée

L’invalidation émotionnelle ordinaire consiste à nier les perceptions et les ressentis de la victime. Dans un contexte religieux, cette invalidation reçoit une sanction supplémentaire : elle devient spirituellement fondée.  » Tes émotions te trompent, c’est pour ça que la foi doit guider ta raison. «   » Ta colère est un péché, tu dois la dépasser. «   » Ce que tu ressens est de l’orgueil — apprends l’humilité. « 

La victime n’apprend pas seulement que ses perceptions sont fausses. Elle apprend qu’elles sont mauvaises. Que les ressentir est une faiblesse morale. Que les exprimer est une faute. Cette double invalidation — psychologique et spirituelle — laisse des séquelles particulièrement profondes sur la capacité à se faire confiance.

Les enfants dans l’emprise religieuse

L’éducation religieuse comme instrument de contrôle supplémentaire

Quand des enfants sont présents dans la relation, le pervers narcissique trouve dans l’éducation religieuse un levier supplémentaire d’une efficacité redoutable. Il se pose en garant de la transmission de la foi — rôle socialement valorisé, difficilement contestable. Et il utilise ce rôle pour renforcer l’emprise sur la mère à travers les enfants.

Il décide seul de l’orientation religieuse du foyer, des pratiques imposées, des interdits. Il mobilise les enfants comme relais de ses injonctions :  » Papa dit que Dieu veut que maman fasse comme ça. «  Il crée chez eux une loyauté fondée non plus sur l’attachement naturel, mais sur une autorité divine qu’il incarne. Contester le père, dans cette configuration, c’est contester Dieu. Peu d’enfants y résistent.

Ce que les enfants intériorisent

Les enfants élevés dans ce contexte intériorisent une confusion durable entre amour et soumission, entre foi et obéissance inconditionnelle, entre autorité légitime et domination perverse. Ils apprennent que la violence peut être sacrée — ou du moins justifiée par le sacré. Ils apprennent que la mère qui souffre souffre parce qu’elle ne se soumet pas assez. Que la paix du foyer dépend de sa capitulation.

Ces apprentissages ne sont pas anodins. Ils structurent durablement leur rapport aux relations, à l’autorité, à la culpabilité. L’accompagnement des enfants issus de cette configuration doit tenir compte de cette dimension spécifique : la violence qu’ils ont observée était habillée en bien, en juste, en voulu par Dieu. Démêler cela demande un travail clinique particulier, distinct de celui qui suit une emprise sans dimension religieuse.

Le pervers narcissique dans les différents contextes religieux

Dans les couples croyants traditionnels

Dans un couple où les deux partenaires partagent une foi commune, le pervers narcissique dispose d’un terrain d’emprise particulièrement favorable. La foi partagée crée une intimité supplémentaire — une sphère du sacré qui appartient aux deux, qui les unit dans quelque chose de plus grand qu’eux. Le pervers narcissique s’approprie cette sphère. Il en devient le gardien, l’interprète, le représentant.

Il décide de la façon dont la foi doit être vécue dans le couple. Il juge la pratique de l’autre — trop tiède, trop fervente, mal orientée. Il commente les prières, corrige les gestes rituels, évalue la sincérité des engagements spirituels. Cette intrusion dans la vie intérieure de la victime est particulièrement violente parce qu’elle touche à ce qui était, jusqu’à la relation, un espace de liberté absolue : la relation personnelle à Dieu ou au sacré.

Pour la victime croyante, cette confiscation de la vie spirituelle est souvent la plus difficile à nommer. Parce que la foi est intime. Parce qu’on ne parle pas facilement de ce que quelqu’un fait à notre vie de prière. Et parce que le pervers narcissique présente invariablement cette mainmise comme de l’amour : il se soucie de son âme, il veut qu’elle soit proche de Dieu, il l’aide à grandir spirituellement.

Dans les communautés fermées et les mouvements sectaires

Les communautés religieuses fermées — qu’il s’agisse de certains groupes évangéliques, de mouvements traditionalistes, de communautés nouvelles ou de courants ésotériques — offrent au pervers narcissique un terrain d’action particulièrement efficace. Ces structures présentent souvent les caractéristiques qui facilitent l’emprise : autorité hiérarchique forte, pensée critique découragée, loyauté au groupe valorisée comme vertu spirituelle.

Dans ce contexte, le pervers narcissique peut occuper une position de leadership spirituel — pasteur, ancien, responsable de groupe, maître spirituel. Sa domination n’est alors plus seulement conjugale ou familiale : elle s’exerce sur l’ensemble de la communauté. Les mécanismes sont les mêmes, mais amplifiés par le nombre de personnes soumises et par la légitimation institutionnelle de son autorité.

La dérive sectaire n’est pas toujours le fait d’une institution constituée. Elle peut se produire à l’échelle d’une famille, d’un groupe de croyants, d’un réseau informel autour d’une figure charismatique. Le pervers narcissique n’a pas besoin d’une organisation formelle pour exercer une emprise spirituelle collective. Il a besoin d’un discours, d’une autorité, et de personnes en quête de sens.

Le pervers narcissique qui se convertit ou se découvre une vocation

Une configuration particulièrement déstabilisante pour la victime est la conversion soudaine ou tardive du pervers narcissique — ou sa découverte d’une vocation spirituelle intense. Ce phénomène n’est pas rare, et il suit souvent un moment de crise dans la relation : la victime qui commence à s’éloigner, une confrontation difficile, une menace de séparation.

La conversion du pervers narcissique sert plusieurs fonctions. Elle lui permet de se réinventer sous une identité nouvelle et socialement valorisée. Elle lui fournit un nouveau masque — celui du converti humble, transformé par la grâce. Elle crée chez la victime un espoir de changement réel : si Dieu peut le changer, peut-être que cette fois c’est vrai. Et elle instrumentalise la foi de la victime : si elle croit vraiment, comment pourrait-elle refuser de croire en sa transformation ?

Le retour à la violence, après cet épisode de conversion, est presque invariable. Mais il prend une forme nouvelle : celle de la rechute du pécheur repentant, qui souffre lui-même de ses propres manquements et a besoin du pardon et du soutien de celle qui l’aime. La victime se retrouve à consoler son bourreau de ne pas être à la hauteur de ses propres idéaux spirituels.

Ce qui rend la sortie particulièrement difficile

Quitter la relation, c’est aussi quitter la communauté

Dans une relation ordinaire sous emprise, le départ est déjà difficile. Dans une relation d’emprise inscrite dans un contexte religieux communautaire, il l’est doublement. Parce que quitter le conjoint, c’est souvent quitter simultanément la communauté de foi, les liens sociaux construits pendant des années, les rituels qui rythmaient la semaine, les amis qui ne sont accessibles que dans ce cadre.

Cette perte multiple est redoutable. Elle n’est pas seulement sociale : elle est identitaire. Pour une personne dont la foi est au cœur de l’identité, quitter la communauté religieuse peut ressembler à quitter une partie de soi-même. Le pervers narcissique le sait. Il a souvent organisé la vie du couple de façon à ce que tous les liens sociaux passent par la communauté — de sorte que partir de lui, c’est se retrouver seul sur tous les plans à la fois.

La culpabilité théologique du départ

Au-delà de la solitude, il y a la culpabilité théologique. Dans de nombreuses traditions, le mariage est un engagement sacré — devant Dieu, devant la communauté, pour la vie. Le quitter est une rupture non seulement affective et juridique, mais spirituelle. Certaines traditions considèrent le divorce comme un péché. D’autres le permettent mais avec une stigmatisation réelle. D’autres encore lient le salut de l’âme au maintien de l’engagement conjugal.

Le pervers narcissique n’a pas besoin d’énoncer explicitement ces théologies pour qu’elles pèsent. Elles sont dans l’air de la communauté. Elles ont été intériorisées par la victime au fil des années de pratique. Et elles se réactivent au moment précis où elle envisage de partir — ce moment de plus grande vulnérabilité psychique, où toutes les raisons de rester semblent se coaliser contre la raison de partir.

Ce n’est pas de la faiblesse. C’est la rencontre entre une emprise psychologique construite sur des années et une tradition spirituelle millénaire. La victime n’a pas tort de prendre sa foi au sérieux. Ce qu’elle n’a pas encore pu voir, c’est que sa foi a été confisquée — et qu’elle peut la reprendre sans pour autant revenir dans la relation.

S’en sortir : les spécificités de la reconstruction

Nommer sans trahir sa foi

Le premier obstacle à la sortie de cette configuration est souvent la crainte que nommer la violence revienne à trahir sa foi. La victime ne veut pas remettre en question sa religion. Elle ne veut pas donner raison à ceux qui considèrent que la religion est oppressive par nature. Elle veut garder sa foi intacte tout en reconnaissant ce qui lui a été fait.

Ce travail est possible. Et il est crucial. Il s’agit de distinguer ce que la foi contient réellement de ce que le pervers narcissique lui a fait dire. La plupart des grandes traditions religieuses contiennent des ressources pour nommer la violence, protéger les victimes, condamner l’abus de pouvoir. Le problème n’est pas la foi — c’est son détournement par une personnalité perverse.

Faire cette distinction n’est pas simple. Il peut nécessiter un accompagnement qui comprend à la fois la clinique de l’emprise et la réalité des traditions religieuses. Mais ce travail permet à la victime de ne pas avoir à choisir entre se reconstruire et rester croyante.

La vigilance face à la dérive sectaire

Certaines victimes qui ont quitté une relation d’emprise dans un contexte religieux sont particulièrement vulnérables à une dérive sectaire dans l’après. Épuisées, en quête de sens, de communauté et de cadre — elles peuvent être attirées par des groupes qui proposent des réponses claires, une appartenance forte, une structure rassurante. Ces groupes peuvent reproduire exactement la même dynamique d’emprise, à une échelle collective cette fois.

Cette vigilance ne signifie pas méfiance de toute vie spirituelle. Elle signifie attention aux structures qui demandent la soumission totale, qui isolent de l’extérieur, qui invalident le doute et la pensée critique. Ces caractéristiques ne sont pas religieuses — elles sont perverses.

Retrouver une relation à soi hors du regard divin instrumentalisé

La séquelle la plus subtile de l’emprise religieuse est parfois un rapport à soi-même envahi par un regard jugeant intériorisé. La victime ne s’entend plus penser sans entendre simultanément si ce qu’elle pense est conforme, si ce qu’elle ressent est autorisé, si ce qu’elle désire est légitime. Ce regard n’est plus vraiment religieux — il a été fabriqué par le pervers narcissique et déposé dans la psyché de la victime sous couverture du sacré.

Le travail thérapeutique passe par la distinction entre ce regard-là — intrusif, invalidant, jamais satisfait — et ce que la vie intérieure peut être quand elle s’appartient. Ce n’est pas un travail contre la religion. C’est un travail pour rendre à la victime une intériorité qui soit à elle, sans honte et sans dette permanente.

Ce que le pervers narcissique a utilisé comme cage, la foi peut aussi — si elle est retrouvée librement — devenir une ressource. Ce retournement est possible. Il n’est pas rapide. Mais il est réel.

En trente-cinq ans de pratique, j’ai accompagné des femmes qui étaient venues me voir persuadées qu’elles devaient choisir entre leur foi et leur libération. Aucune n’a eu à le faire. Ce qui est tombé, en thérapie, ce n’est pas leur foi : c’est l’instrumentalisation qu’un autre en avait faite. Et ce qui est resté, de l’autre côté de la reconstruction, c’est souvent une spiritualité plus juste, plus personnelle, plus libre que celle qu’elles avaient connue jusque-là.

Vous vous reconnaissez dans cette situation ?

Si vous traversez ou avez traversé une relation d’emprise dans un contexte religieux, un accompagnement spécialisé peut vous aider à démêler ce qui relève de votre foi et ce qui vous a été imposé sous couverture du sacré.

Prendre rendez-vous pour une consultation

Pour aller plus loin :

Pascal Couderc

Pascal Couderc

Psychologue clinicien et psychanalyste, spécialiste des pervers narcissiques depuis 2005. 35 ans d’expérience clinique.

En savoir plus →

Besoin d’un accompagnement ?

Si vous traversez une situation difficile, un accompagnement spécialisé peut vous aider.

Cet article vous a-t-il été utile ?

Cliquez ici pour noter l'article !

Note moyenne / 5. Nombre de votes :

Il n'y a pas encore de vote !

Quitter le site