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Le deuil de ce qui n’a pas été

Le deuil est en occident si noir, si tabou, si intime. Il scelle un chagrin au bord des lèvres, comme si par pudeur on devait le retenir pour mieux s’en affranchir avec élégance et discrétion. Le deuil d’une relation est une étape nécessaire et souvent douloureuse pour s’affranchir du passé. Qu’en est-t ’il lors d’une relation avec un pervers narcissique ? Comment se passe le deuil d’une victime de son bourreau, lorsque le deuil ne s’établit non pas seulement sur la base de la personne et des moments et souvenirs, mais sur des espoirs et des désirs, morts dans l’œuf ?

 

Le deuil

C’est en remontant l’étymologie du mot deuil que l’on en comprend la signification primaire : la douleur. Cette affliction profonde se rapporte souvent à la notion de mort. La mort d’une personne, d’un espoir, de ce que l’on a pu être ou avoir. 

Le deuil, si l’on devait en donner une définition, serait un processus de commémoration afin de pouvoir avancer. Un mouvement de délivrance, plus communément nommé résilience. 

A toute fin de relation, même pathologique dans le cas de l’emprise d’un pervers narcissique, s’associe un deuil plus ou moins lourd à porter : il faut composer avec le chagrin et la tristesse, le manque et les regrets, les émotions partagées, et le deuil d’une relation malgré l’emprise omniprésente et unilatérale qu’a engagé cette relation. Le chantage, la culpabilité, la manipulation, la souffrance, la perversion ont laissé des séquelles et blessures d’une violence innommable. 

Faire le deuil de ce qui a été douloureux dans la relation est un travail de longue haleine. C’est une étape difficile pour les victimes de pervers narcissiques. Mais qu’en est-t’il du deuil de ce qui n’a pas été ? 

La quête impossible d’un trésor imaginaire, dont l’existence est chimérique. Celle que le pervers polymorphe fait miroiter à sa victime, dans une mise en scène réglée au millimètre près.

Les attentes dans la relation avec le pervers narcissique

En réalité, tout comme nos souvenirs sont le revers de nos espoirs selon Maurice Chapelan, nos espoirs sont le miroir de nos désirs dans les relations humaines. Et qui mieux que le pervers narcissique pour accueillir les espoirs et désirs de ses victimes, lui qui les décrypte et les détaille plus finement encore qu’un chirurgien.

D’ailleurs, la victime du pervers narcissique est rapidement mise à nue en début de relation par son bourreau. Elle rêve d’une relation d’amour, de reconnaissance, d’affection, de compassion, de générosité et de respect. 

Le pervers polymorphe, bien armé, projette alors dans la réalité de sa victime les espoirs parfaitement dessinés d’une relation par cette dernière : de grands projets, une vie intense, un amour euphorique. L’Amour avec un grand A, sur un plateau, celui qu’elle n’aurait jamais cru pouvoir trouver.

Ce que le pervers narcissique fait “miroiter” à sa victime, c’est le propre rêve qu’elle projette. Ce dernier même qui se fait piéger pour son désir d’amour. Il s’adonne à un discours bien rodé, dans un rapport de séduction si fort et si intense. L’illusion une relation d’amour parfait, une vie idéale et tant espérée. 

L’illusion digne de l’oasis d’un mirage, tant le pervers narcissique, structurellement dénué d’intériorité, ne peut donner ce qu’il n’a pas.. Comment faire le deuil de ce qui n’a jamais été, alors qu’on avait tant fantasmé, attendu, espéré, désiré ? Le deuil d’une illusion qui paraissait si réelle ?

Le deuil d’une illusion

Si faire le deuil est un processus complexe permettant d’avancer, faire le deuil d’une illusion requiert d’autant plus de courage et de patience que l’on a touché du doigt un rêve invisible, impossible même. 

Faire le deuil d’une illusion dans le cas d’une relation à un pervers narcissique, c’est faire le deuil de l’illusion d’une relation saine et profonde, celle que le pervers manipulateur a fait miroiter à sa victime. L’image d’une relation sincère et authentique qui s’est rapidement transformée en une relation d’emprise, de terreur et de soumission. 

L’illusion du parfait amour qui est alternativement maintenue puis détruite, ne peut arriver. Le pervers narcissique n’a pas d’amour, il en est incapable. Quoi que sa victime puisse faire, elle n’aura jamais d’amour en retour. (et ce même si le pervers narcissique en entretient l’idée en soufflant le chaud et le froid..). C’est la seule relation que le pervers narcissique soit en capacité de créer. Une relation pathologique, unilatérale et d’emprise, où seule la soumission et la manipulation existent. 

A vrai dire, c’est l’utopie d’un amour impossible, maintenue par l’illusionniste professionnel dans une relation d’emprise hypnotisante pour les victimes.

C’est non seulement le deuil d’une illusion, mais aussi celui d’un désir. Celui d’un amour que l’on croit venir mais qui n’existe pas. Cet amour ne peut de surcroît être créé dans aucun contexte avec le pervers narcissique.

Convenir d’une prise de conscience, et admettre une réalité loin des espérances initiales d’un amour à l’histoire parfaitement dessinée. 

Admettre une réalité

Finalement, admettre une réalité est une étape douloureuse du processus de deuil. Celle d’accepter l’impensable et le plus redouté, l’illusion parfois aussi de s’être fait aveugler et tromper.

Admettre cette réalité qu’il est fondamentalement impossible de vivre une relation épanouissante et grandissante avec un pervers narcissique. Que chaque mot, chaque fait et geste est contrôlé et intentionnel, et que même le plus beau des “je t’aime” n’est qu’une mascarade organisée pour mieux contrôler et détruire. 

Admettre cette réalité que le pervers narcissique est malveillant et destructeur. Admettre que son unique but est de nuire et de détruire sa victime pour en retirer de la jouissance.

 “C’est pour mieux te manger mon enfant”.

Admettre cette réalité, que le pervers polymorphe accompli est structurellement immuable. Sa toxicité pathologique et fondatrice de son psychique est irrémédiable, il ne peut changer, comprendre ou aimer. Admettre que le meilleur des horticulteurs ne pourrait changer une tulipe noire en jacinthe.

Admettre cette réalité ne signifie pas la tolérer ou l’autoriser, mais reconnaître seulement qu’un pervers est toxique et incapable d’aimer. Malgré ce qu’il fait croire, il ne changera pas, sa victime ne le changera pas. Le mieux à faire est encore de guérir et de penser à soi.

Marchander avec la réalité

“Essaye d’oublier et de passer à autre chose”, disent souvent les proches. Sauf qu’essayer d’oublier imprime encore plus vivement le souvenir d’un désir, comme l’écrivait Montaigne dans ses essais. 

Faire le deuil de ce qui n’a pas été, c’est marchander avec la réalité. Tenter de réécrire son histoire. Trouver l’audace de comprendre que le pervers narcissique emprisonne ses victimes dans un monde toxique. Et que ce monde toxique, il est bon de le fuir.  

Marchander avec la réalité, c’est trouver un nouvel angle de vue à son histoire. Trouver son alternative et en comprendre les enjeux pour écrire son avenir. Marchander avec la réalité, c’est faire le deuil d’une relation d’emprise, toxique, morbide.

Faire le deuil aussi, de la déception de n’avoir pu trouver ce qui avait été promis et illustré. Inclure dans sa réalité que l’autre était un manipulateur et calculateur illusionniste, un prédateur à l’affût d’une lumière d’amour. 

Marchander avec la réalité, c’est faire le deuil de ce qui n’a pas été mais qui “aurait pu”. Ces désirs et ces rêves, projetés par les mécanismes pervers et manipulateurs du pervers narcissique sont ceux de la victime. Ils lui appartiennent et sont ancrés en elle.

Faire le deuil c’est aussi faire de la place pour ce qui est à venir. Comme Hafid Aggoune le soulignait, “Il n’y a qu’une liberté, et son nom sera toujours écrit avec les lettres du sacrifice et du deuil”. 

Pascal Couderc

Psychanalyste, psychologue clinicien sur Montpellier et Paris et en téléconsultation pour les francophones partout dans le monde.

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