Flying monkeys : les émissaires du pervers narcissique

Les flying monkeys, les singes volants, sont les personnes que le pervers narcissique recrute et missionne pour agir à sa place : porter ses messages, surveiller sa victime, plaider sa cause, exercer une pression. Recrutés par un récit inversé où le manipulateur se présente en victime, ces émissaires prolongent l'emprise au-delà du face-à-face. Comprendre le mécanisme, distinguer la bonne foi de la complicité, et apprendre à s'en protéger sans s'épuiser à convaincre.
Pascal Couderc, psychologue clinicien et psychanalyste, RPPS 10009754606. Trente-cinq ans de pratique clinique.
Les flying monkeys, littéralement » singes volants « , désignent les personnes que le pervers narcissique recrute et missionne pour agir à sa place : porter ses messages, surveiller sa victime, plaider sa cause, exercer une pression. Le terme vient du Magicien d’Oz, où la sorcière de l’Ouest envoie ses singes ailés accomplir ce qu’elle ne fait pas elle-même. Dans la clinique de l’emprise, l’image est devenue un concept : elle décrit le moment où la manipulation cesse d’être un face-à-face pour devenir une entreprise collective.
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Faire le testQue désigne exactement le terme » flying monkeys » ?
Du Magicien d’Oz à la clinique de l’emprise
Dans le film de 1939, les singes volants n’ont pas de projet propre. Ils exécutent. La sorcière désigne la cible, ils s’envolent, ils rapportent. C’est cette structure que la psychologie des relations d’emprise a retenue : un commanditaire qui reste à distance, des exécutants qui croient agir de leur propre mouvement, une victime qui reçoit les coups sans jamais voir la main qui les dirige.
Le terme s’est imposé dans la littérature anglophone consacrée au narcissisme pathologique. Il n’a pas de traduction française établie. On parle parfois d’émissaires, de relais, d’exécutants. Je garderai les trois mots, car chacun éclaire une facette du phénomène.
Ce n’est pas un entourage, c’est un dispositif
Ce n’est pas un cercle d’amis qui prend parti dans un conflit. C’est un dispositif construit, pièce par pièce, par le pervers narcissique lui-même. La nuance est capitale. Un proche qui se trompe de bonne foi choisit son camp sur la base de ce qu’il croit savoir. Un flying monkey, lui, agit sur la base de ce qu’on lui a fait croire, et il agit, précisément, parce qu’on l’a équipé pour cela.
Le pervers narcissique fournit le récit, désigne la cible, suggère le geste. L’émissaire fournit le reste : sa crédibilité, sa proximité avec la victime, sa sincérité apparente. C’est cette sincérité qui rend l’attaque si efficace. Un message hostile venant du manipulateur peut être écarté. Le même message, porté par une sœur, une amie d’enfance ou un collègue estimé, traverse toutes les défenses.
Flying monkeys et complices : ce qui les distingue
J’ai décrit ailleurs les profils qui gravitent autour du pervers narcissique : le fanclub qui l’admire, les serviteurs qui l’assistent, les soigneurs qui l’excusent, les protecteurs qui le couvrent. Cette typologie répond à la question : qui sont-ils ?
Le concept de flying monkey répond à une autre question : comment sont-ils fabriqués ? Il ne décrit pas des personnes mais un mécanisme, le recrutement, la mise en mission, le déploiement. N’importe lequel des profils du premier article peut devenir un émissaire. Ce qui l’y fait basculer, c’est l’opération que je vais maintenant détailler.
Comment le pervers narcissique recrute ses émissaires
Le récit inversé : se présenter en victime
Tout commence par une histoire. Le pervers narcissique ne demande jamais : » Va harceler cette personne pour moi. » Il raconte. Il se montre blessé, inquiet, dépassé. Il confie qu’il ne comprend pas, qu’il a tout donné, qu’il a peur pour elle, ou pour les enfants. Dans ce récit, les rôles sont inversés : le prédateur devient le blessé, la proie devient la menace.
Ce renversement prépare le terrain de la diffamation organisée. Mais il fait davantage : il transforme l’auditeur en allié moral. Celui qui écoute cette confidence ne croit pas seulement une version des faits. Il se sent investi d’un devoir. Aider ce pauvre homme. Raisonner cette femme qui déraille. Protéger les enfants d’une mère qu’on lui a décrite comme instable.
Le recrutement ne repose pas sur le mensonge brut. Il repose sur l’émotion prêtée. L’émissaire ne transmet pas une information : il transmet une inquiétude qu’on a déposée en lui.
Le choix des recrues
Tout le monde n’est pas enrôlable, et le pervers narcissique le sait d’instinct. Il choisit ses relais comme il a choisi sa victime : avec un flair remarquable pour les failles utilisables.
Il privilégie ceux qui ne connaissent qu’une face de lui, le masque social, charmant, dévoué, irréprochable. Il privilégie ceux qui ont un lien affectif avec la victime, car c’est ce lien qui servira de canal. Il privilégie enfin ceux qui aiment rendre service, jouer les médiateurs, se sentir importants dans les affaires des autres. La bonté ordinaire est sa matière première.
La perversion narcissique est ici décrite au masculin, parce que c’est la configuration majoritaire. Elle n’a pourtant pas de genre : des femmes recrutent leurs émissaires avec la même méthode, et des hommes reçoivent leurs visites.
La mission, rarement dite, toujours comprise
La consigne n’est presque jamais explicite. Elle passe par la triangulation : le manipulateur introduit un tiers dans la relation et laisse la dynamique faire le travail. » Tu devrais peut-être lui parler, toi, elle t’écoute. » » Je ne veux pas l’embêter, mais si tu passais la voir, je serais rassuré. » L’émissaire part en mission convaincu d’avoir eu l’idée lui-même.
C’est la signature du procédé : le commanditaire n’apparaît nulle part. Si l’émissaire est confronté, il dira sincèrement qu’il est venu de sa propre initiative. Et le pervers narcissique, lui, pourra toujours ouvrir les mains : » Je n’ai jamais demandé cela. «
Ce que font les flying monkeys, concrètement
Les messagers
Le premier rôle est le plus banal : porter la parole du manipulateur là où il n’a plus accès. » Il voulait juste que tu saches qu’il ne t’en veut pas. » » Elle m’a montré tes messages, tu devrais l’appeler. » Chaque transmission rouvre la porte que la victime avait fermée. Le messager croit recoudre un lien. Il recoud une emprise.
Les guetteurs
D’autres renseignent. Ils rapportent au manipulateur ce que fait la victime, qui elle voit, ce qu’elle publie. Une photo commentée en passant, une question anodine posée » de sa part « , et le pervers narcissique reste informé sans lever le petit doigt. Après une rupture, ce renseignement de proximité alimente le stalking et le cyberharcèlement : la victime découvre que son ancien conjoint sait des choses qu’il ne devrait pas savoir, et le brouillard s’épaissit.
Les procureurs
Les plus douloureux sont ceux qui accusent. Ils appellent pour faire la morale, rappeler les torts supposés, exiger des comptes. » Tu exagères. » » Tu lui fais du mal. » » Pense aux enfants. » Quand les amis prennent parti, la victime ne perd pas seulement un soutien : elle gagne un juge. Et ce juge instruit à charge, sur un dossier écrit par l’accusé.
Une patiente, que j’appellerai Claire, me décrivait la scène quelques mois après sa séparation. » Sa sœur m’a appelée un dimanche soir. Elle m’a dit : il ne dort plus, il pleure, tu ne peux pas lui faire ça. Toi qui es quelqu’un de bien. » Elle s’est tue un instant, puis : » Le pire, c’est que j’ai failli y retourner. Pas pour lui. Pour elle. Pour que sa sœur arrête de me regarder comme un monstre. » Je lui ai fait remarquer que la phrase » toi qui es quelqu’un de bien » n’était pas un compliment. C’était un levier. On ne l’actionnait pas pour la reconnaître, mais pour la faire plier.
Pourquoi des gens ordinaires acceptent ce rôle
Ils ne voient que le masque
La première explication est la plus simple : l’émissaire ne connaît pas l’homme que connaît la victime. Il connaît le personnage public, brillant, généreux, touchant dans la confidence. Le pervers narcissique vit sur cette scission : une face pour le monde, une face pour la proie. Ceux qui n’ont vu que la première ne peuvent pas imaginer la seconde. Leur incrédulité n’est pas de la mauvaise volonté : c’est un défaut d’accès.
De la bonne foi à la complicité
Il faut pourtant distinguer. Certains émissaires sont des instruments de bonne foi : dès qu’ils comprennent, ils se retirent, parfois honteux. D’autres s’installent dans le rôle. Ils y trouvent un bénéfice, une place auprès de l’homme admiré, le sentiment d’être du bon côté, le plaisir discret de juger. Ceux-là ne sont plus seulement manipulés. Ils deviennent complices au sens plein, et rejoignent les profils que j’ai décrits dans l’article consacré à la famille et à l’entourage du pervers narcissique.
Un théâtre a besoin de figurants
Racamier a montré que la perversion narcissique ne se joue jamais à deux. Elle a besoin d’un public, de témoins, d’un décor social qui valide le personnage et disqualifie la proie. Les flying monkeys sont les figurants de ce théâtre. Ils ne connaissent pas la pièce : ils tiennent leur rôle, texte en main, persuadés d’improviser. Et pendant que la scène s’anime, l’auteur reste en coulisses, invisible, occupé à écrire l’acte suivant.
Fairbairn ajouterait que la victime, elle, reste attachée précisément à ce qui la maltraite, et l’entourage recruté vient renforcer cet attachement de l’extérieur, en répétant en chœur que l’objet mauvais est bon.
Ce que les émissaires produisent chez la victime
Un isolement redoublé
Le pervers narcissique avait déjà travaillé à couper sa victime de ses appuis, c’est l’isolement stratégique, entrepris dès le début de la relation. Les flying monkeys achèvent l’ouvrage. Quand les proches eux-mêmes deviennent des relais, la victime n’a plus de dehors. Chaque main tendue peut cacher un fil. Elle apprend à se taire, y compris devant ceux qui l’aiment vraiment, et cet apprentissage du silence est peut-être la perte la plus grave.
Le doute réinstallé
Le second effet est un gaslighting par procuration. Quand une seule personne vous dit que vous exagérez, vous pouvez tenir. Quand cinq personnes vous le disent, avec des mots différents et des visages sincères, la question change de nature : et si c’était moi ? La victime ne doute plus d’un discours. Elle doute de sa propre perception, validée par personne, contredite par tous. Le brouillard n’est plus dans le couple : il recouvre le monde entier.
Après la séparation, le relais continue
Beaucoup de victimes découvrent les flying monkeys au moment où elles croyaient en avoir fini. La rupture est consommée, le contact coupé, et pourtant les messages arrivent, par la belle-famille, les amis communs, les connaissances. C’est l’un des visages du harcèlement post-séparation : le manipulateur perd l’accès direct, alors il multiplie les accès indirects. La question de savoir si le non-contact suffit se pose alors autrement : couper le contact avec un homme, c’est une décision ; le couper avec son réseau, c’est une stratégie.
Comment se protéger des flying monkeys
Nommer le mécanisme
La première protection est de voir le fil. Tant que la victime reçoit chaque intervention comme une opinion isolée, elle s’épuise à répondre coup par coup. Le jour où elle comprend que ces voix distinctes tiennent le même texte, tout change. Elle ne se demande plus » pourquoi tout le monde est contre moi ? » mais » qui a écrit ce texte ? « . Ce déplacement de la question est déjà une sortie du brouillard.
Ne pas plaider sa cause
Le réflexe naturel est de s’expliquer : raconter sa version, produire ses preuves, convaincre. C’est presque toujours une erreur. L’émissaire n’est pas un juge neutre : il est arrivé avec un verdict. Tout ce que la victime dira sera rapporté, déformé, retourné. La règle est simple à énoncer, difficile à tenir : on ne se défend pas devant un messager. On peut répondre calmement, » je ne parlerai pas de cela avec toi « , et laisser la phrase en l’état. Refuser le débat, ce n’est pas fuir. C’est refuser de jouer dans une pièce dont le dénouement est écrit.
Trier son entourage, sans procès
Il faut ensuite trier. Non pas en organisant des confrontations, mais en observant : qui rapporte ? qui relaie ? qui questionne un peu trop ? Avec les relais actifs, la distance s’impose, au moins pour un temps. Avec les proches de bonne foi, une explication peut suffire, j’ai consacré un article à la manière d’expliquer l’emprise à ses proches, car les mots justes, donnés au bon moment, ramènent parfois un allié qu’on croyait perdu.
S’entourer autrement
Enfin, on ne remplace pas un entourage confisqué par le vide. Les groupes d’entraide offrent ce que les flying monkeys ont détruit : des interlocuteurs qui n’ont pas besoin qu’on leur prouve quoi que ce soit. Un travail thérapeutique adapté permet ensuite de réparer ce que le doute collectif a abîmé, et d’engager une véritable reconstruction, qui inclut, presque toujours, une refonte du cercle des proches.
À retenir
Les flying monkeys sont des personnes recrutées et missionnées par le pervers narcissique pour agir à sa place : transmettre, surveiller, accuser.
Le recrutement passe par un récit inversé où le manipulateur se présente en victime ; la consigne n’est presque jamais explicite.
Certains émissaires sont de bonne foi, d’autres deviennent des complices installés dans le rôle.
Se protéger : nommer le mécanisme, refuser de plaider sa cause devant un messager, trier son entourage, s’appuyer sur des soutiens hors d’atteinte du manipulateur.
Questions fréquentes
Un flying monkey sait-il ce qu’il fait ?
Pas nécessairement. Beaucoup agissent en toute bonne foi, sur la base du récit qu’on leur a servi. Ils croient aider, réconcilier, protéger. D’autres, avec le temps, perçoivent des incohérences et choisissent de ne pas regarder, c’est là que la bonne foi bascule en complaisance, puis en complicité. La frontière ne passe pas entre les personnes : elle passe dans le temps, au moment où l’on aurait pu voir et où l’on a préféré fermer les yeux.
Faut-il répondre aux messages transmis par un émissaire ?
Le plus sûr est de ne pas engager le fond. Répondre au message, c’est répondre à celui qui l’a dicté, en lui confirmant que le canal fonctionne. Une phrase brève et fermée suffit : » Je ne souhaite pas parler de cela. » Sans justification, sans version des faits, sans émotion offerte en pâture. Ce silence-là n’est pas une faiblesse : c’est la fermeture d’une porte que le manipulateur croyait avoir gardée.
Un flying monkey peut-il ouvrir les yeux ?
Oui, et cela arrive. Le plus souvent lorsque l’émissaire devient à son tour témoin d’une incohérence flagrante, ou cible d’un traitement qu’il croyait réservé à d’autres. Quand cela se produit, il n’est pas rare qu’il vienne s’excuser, sincèrement bouleversé d’avoir servi ce qu’il combattait en pensée. La victime peut accueillir ce retour, si elle le souhaite. Elle n’y est jamais obligée : la réparation du lien est un droit, pas un devoir.
Les enfants peuvent-ils être utilisés comme flying monkeys ?
Oui, et c’est l’une des formes les plus graves du phénomène. Un parent pervers narcissique peut transformer l’enfant en messager, en informateur, voire en procureur contre l’autre parent. L’enfant n’a aucun moyen de refuser la mission : il est pris dans un conflit de loyauté qui le dépasse. Cette instrumentalisation relève de la violence psychologique et appelle une protection spécifique, sur laquelle je reviendrai en détail.
Conclusion : voir le fil, retrouver les siens
Les flying monkeys sont l’une des découvertes les plus déstabilisantes du parcours des victimes : le jour où elles comprennent que la manipulation ne s’arrêtait pas à un homme, mais s’étendait à des visages aimés. Ce n’est pas une trahison de plus. C’est la même emprise, prolongée par d’autres mains.
La bonne nouvelle tient en peu de mots : un dispositif qui repose sur l’invisibilité ne survit pas longtemps au regard. Voir le fil, refuser le débat, trier les siens, chacun de ces gestes retire un émissaire au théâtre, jusqu’à ce que la scène se vide.
Depuis plus de trente-cinq ans, j’accompagne des femmes et des hommes qui ont affronté non pas une personne, mais un réseau. Tous ont fait la même découverte : on ne s’en sort pas en convainquant les figurants. On s’en sort en quittant le théâtre, et en retrouvant, dehors, des liens qui n’appartiennent qu’à soi.
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Pascal Couderc, psychologue clinicien et psychanalyste, et son équipe de psychologues spécialisées dans l’emprise et la perversion narcissique reçoivent en visioconférence, en français, partout dans le monde, et en cabinet à Paris, Montpellier et Aix-en-Provence. Décrivez votre situation en quelques lignes : vous êtes orienté vers le praticien dont la pratique correspond à ce que vous traversez.