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Votre peur = son pouvoir

Accepter le harcèlement moral et la maltraitance psychologique, voire physique, infligés par un pervers narcissique semble inconcevable à quiconque n’a jamais vécu sous emprise. Pourtant, la manipulation machiavélique instaure un régime de répression tyrannique auquel il est difficile d’échapper, surtout sans accompagnement thérapeutique. Dans un écosystème caché des regards et orchestré de toutes pièces par le PN, la victime est persuadée que sa situation serait pire si elle partait. En somme, la peur de l’opprimé confère son pouvoir à l’oppresseur. Étudions les mécanismes de la crainte pour déconstruire son fondement.

Que redoute la proie du PN ?

La peur est une émotion normale et inévitable dont on fait l’expérience très tôt dans la vie. Une personnalité en construction qui vit le sentiment de danger trop intensément ou de façon trop répétitive peut voir s’immiscer durablement cette impression d’insécurité. Ceci la prédisposera à diverses craintes et angoisses qu’elle cherchera perpétuellement à réconforter sans se rendre compte que celles-ci sont infondées et surtout, qu’elles la fragilisent. Tous ces phénomènes anxieux découlent de deux grands thèmes :  la peur du rejet et la peur de l’abandon.

La peur du rejet et son maintien dans la relation perverse

Se sentir repoussé va à l’encontre de la nature humaine. En effet, selon la théorie évolutive, l’Homme est un animal social dont la survie est assurée en partie par la capacité à se connecter à ses semblables. La science a prouvé que le rejet provoque dans le cerveau humain une souffrance réelle comparable à la douleur physique. Il est donc parfaitement normal de vouloir éviter cette désagréable sensation à tout prix. Ainsi, une victime confrontée à l’éventualité d’une douleur réagit de trois manières différentes :

  • fuir (stratégie d’évitement) ;
  • attaquer (tentative de dissuasion) ;
  • se figer (se résigner à son sort).

Les pervers narcissiques disposent de tout un panel de techniques manipulatoires pour gérer ces trois cas de figure. En schématisant, en jouant constamment le chaud / froid, le PN blesse volontairement sa proie de façon répétitive afin de la maintenir en permanence dans l’anticipation de la prochaine douleur. Si celle-ci envisage de s’échapper, il va trouver le moyen de l’en empêcher, tantôt par la menace, tantôt par un radoucissement faisant entrevoir le côté charmant qu’il sait mettre en avant pour séduire.

Si la victime de PN se montre plus agressive et prête à en découdre, surtout au début de la relation, il pourra retourner la situation en la faisant passer pour le bourreau, jouant la carte de la culpabilisation. Mais si l’objet de ses manipulations perverses se fige, alors il n’aura qu’à se délecter de constater l’ampleur de son pouvoir, fondé sur la peur de la douleur.

À force de répétition des agressions psychiques et des montées de stress, la proie du pervers manipulateur perd sa faculté à discerner la réalité et accepte sa situation comme une nouvelle normalité qu’il est inutile de combattre, sous peine de la voir empirer. Il est alors fort probable qu’elle souffre du syndrome de stress post-narcissique et que le fonctionnement de son cerveau soit altéré.

La peur de l’abandon à la genèse de la codépendance affective

Tout être humain fait l’expérience de la séparation et donc, d’un abandon, à un stade précoce de la vie. C’est même la source de la construction identitaire. Comme le rappellent le Dr Luis Alvarez, psychiatre, et la psychologue Giulia Disnan : “L’angoisse de séparation témoigne de notre perception du caractère éphémère des relations humaines, de notre finitude, de l’existence d’autrui et de notre propre existence en tant que sujets différenciés et en lien les uns avec les autres.” (L’angoisse chez le bébé : de l’indifférenciation à la subjectivation et à la séparation, dans Enfances & Psy, 2009).

Pourtant, lorsque la séparation revêt un aspect plus traumatique d’abandon, cela crée une faille narcissique irrémédiable. C’est de cette blessure psychique que se nourrit tout manipulateur sentimental. La personne portant cette brèche devient dépendante affective et, tant qu’elle n’entame pas un travail sur soi, elle cherchera à retrouver une certaine complétude éphémère dans son addiction à l’autre, ou à n’importe quelle autre source extérieure (nourriture, drogues, etc.). Cette terreur profondément ancrée, le PN en use et en abuse, parfaitement conscient que la peur de l’abandon met la victime à sa merci. C’est sur cet équilibre malsain que repose l’emprise psychologique du prédateur affectif. Lui aussi porteur d’une faille sentimentale héritée de l’enfance (ayant dérivé vers la perversité), il redoute d’être abandonné par sa proie. Ainsi, il gère sa propre peur par une volonté de contrôle allant jusqu’à la destruction de son objet.

C’est d’ailleurs là tout le paradoxe de la crainte : plutôt que de subir l’humiliation d’être délaissé ou rejeté, ces personnes en mal perpétuel de réassurance préfèrent souvent des solutions extrêmes qui devraient, si leur jugement n’était pas biaisé, apparaître bien plus terrifiantes. La victime pourra ainsi se dévaloriser ou s’isoler, afin d’être elle-même responsable de son anéantissement psychique. Quant au manipulateur machiavélique, il préfèrera anéantir sa proie plutôt que de la voir lui échapper.

Puisque la peur engendre la peur, comment sortir du cercle vicieux du PN ?

Selon le psychanalyste Masud Khan, la “technique d’intimité” du manipulateur pervers passe par la séduction pour mieux impliquer son objet et l’amener ainsi à participer à la reproduction de son traumatisme d’enfance. Autrement dit, la terreur profonde du PN serait rejouée incessamment et sa victime, prise en otage du jeu pervers de cette reconstitution perpétuelle, y tiendrait un rôle sacrificiel.

Se reconnecter au ressenti pour identifier les craintes projetées

Le prédateur toxique force sa victime à vivre dans le déni de son propre ressenti et de son jugement. Ce qui ne peut être exprimé par la parole l’est alors par le corps, se traduisant souvent par des troubles psychosomatiques. Pourtant, Saverio Tomasella, psychanalyste, nous rappelle que “L’expression des sensations internes est le chemin vers le sentiment et la pensée. Un trouble psychosomatique est une émergence de la mémoire traumatique. Il est souvent précédé de ce que Pierre Marty appelle une « dépression essentielle » : elle révèle une faille dans le sentiment d’identité du sujet.” (Le trauma et ses répercussions somato-psychiques ou « la pensée interrompue », dans Le Coq-héron, 2013). Ainsi, présenter des symptômes de stress sans raison apparente est le potentiel signal d’une détresse psychologique que la logique a pu refouler. Chercher l’assistance d’un thérapeute est l’option la plus raisonnable.

Comprendre que la seule souffrance vient de l’anxiété elle-même

Ce qu’il faut comprendre à travers les différents concepts sur la peur et autres pistes de réflexion sur l’assujettissement pervers, c’est que ces frayeurs n’existent que dans l’imaginaire de la victime. Que la douleur soit l’objet d’une anticipation ou d’un souvenir, qu’il s’agisse d’une répétition du vécu ou d’une projection venue de l’autre, elle n’est qu’une création de l’esprit tant qu’elle n’est pas avérée.

Même lorsque nous parlons de la peur du rejet et que celui-ci a effectivement eu lieu, il faut savoir faire la part des choses. Le refus n’est pas une attaque personnelle et ne remet pas en cause l’existence même du sujet rejeté. Comprendre que seul le ressenti face au “non” peut-être source de souffrance, c’est déjà commencer à se renarcissiser.

Le manipulateur narcissique entraîne sa proie dans un système pervers basé sur la peur, lui donnant le pouvoir d’exercer son emprise. Il s’appuie sur la crainte du rejet et de l’abandon de sa proie pour lui inculquer les siennes. C’est ainsi qu’il peut se décharger de ce fardeau encombrant, étant lui-même incapable de faire face à ses angoisses d’enfant. Pour la victime, comprendre que ces peurs ne lui appartiennent pas est une étape fondamentale vers la reconstruction. Ce mécanisme d’asservissement étant complexe, il faut malheureusement trop souvent faire face à la perplexité de l’entourage. L’aide d’un professionnel restera la meilleure option pour se libérer de la manipulation émotionnelle et de sa perversion.

Pascal Couderc

Psychanalyste, psychologue clinicien sur Montpellier et Paris et en téléconsultation pour les francophones partout dans le monde.

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