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Le pervers narcissique et l’expatriation

3 Juil 2026 Mis à jour le 4 Juin 2026 21 min
Le pervers narcissique et l’expatriation
L’essentiel

L'expatriation n'est pas en soi un facteur de violence. Mais quand un pervers narcissique est dans l'équation, elle devient un accélérateur d'emprise d'une efficacité redoutable. Isolement imposé par la géographie, barrière de la langue, précarité administrative, dépendance économique aggravée : analyse clinique d'une configuration particulièrement totale, où les frontières elles-mêmes deviennent les barreaux de la cage, et où le retour mérite d'être nommé comme un nouveau passage.

C’était une belle opportunité. Une mutation, une promotion, un projet de vie à deux dans un pays que vous ne connaissiez pas encore. Il semblait enthousiaste, peut-être même plus que vous. Vous avez quitté votre ville, votre famille, vos amis, votre langue parfois. Et quelques mois plus tard, dans cet appartement d’une capitale étrangère où personne ne parle le français, où vous ne savez pas encore comment fonctionne la sécurité sociale, où vos parents vous semblent à l’autre bout du monde, vous avez commencé à comprendre. Pas d’un coup. Par glissements. L’isolement n’était pas un effet secondaire de l’expatriation. L’expatriation était une stratégie. Et cette stratégie avait un nom : le pervers narcissique et l’expatriation, l’une des configurations d’emprise les plus totales qui existent.

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Je reçois régulièrement en consultation, en visioconférence, des femmes expatriées qui me contactent depuis Dubaï, Singapour, Londres, Bruxelles, Genève, Nairobi, ou une province chinoise dont je n’aurais jamais pu placer le nom sur une carte. Certaines me parlent depuis dix ans d’expatriation, d’autres depuis quelques mois. Le décor change. La mécanique, elle, est d’une constance presque dérangeante.

L’expatriation n’est pas, en soi, un facteur de violence. Des millions de couples s’installent à l’étranger pour des raisons professionnelles, familiales, personnelles, et la plupart y vivent bien. Mais quand un pervers narcissique est dans l’équation, le déplacement géographique devient un accélérateur d’emprise d’une efficacité redoutable. Il multiplie les leviers. Il supprime les contre-pouvoirs. Il transforme ce qui devait être une aventure partagée en une cage dont les barreaux sont les frontières elles-mêmes.

Pourquoi l’expatriation est un accélérateur d’emprise

L’isolement structurel imposé par la géographie

Dans une emprise  » ordinaire « , dans le même pays, la même langue, le même réseau social, le pervers narcissique doit travailler pour isoler sa victime. Critiquer les amis, provoquer des fâcheries avec la famille, remplir les week-ends pour empêcher les rencontres. C’est un travail de longue haleine, qui prend des mois ou des années, et qui laisse des traces : la victime se souvient d’avoir eu des amis, elle sait qu’ils existent encore quelque part.

L’expatriation accomplit en une semaine ce que des années d’isolement stratégique ne parviennent pas toujours à faire. Les amis ne sont pas « coupés » : ils sont à 8 000 kilomètres. La famille n’est pas mise à distance : elle est à six heures de décalage horaire. La victime ne décide pas d’aller moins voir sa mère ou sa sœur : elle est matériellement dans l’incapacité de le faire sans un voyage coûteux, planifié, négocié.

Cet isolement n’a pas l’air d’un isolement. Il a l’air d’une situation géographique objective. Personne ne peut reprocher au pervers narcissique d’avoir éloigné sa compagne de ses proches : c’est la distance qui le fait. Il n’a même pas à mentir. La réalité fait le travail à sa place.

La barrière de la langue comme verrou psychique

Pour les victimes qui se retrouvent dans un pays dont elles ne maîtrisent pas la langue, l’isolement prend une dimension supplémentaire : linguistique. Ne pas pouvoir lire une affiche administrative, ne pas pouvoir expliquer sa situation à un médecin, ne pas pouvoir appeler la police sans interprète, tout cela produit un état de dépendance totale au partenaire qui, lui, parle la langue.

Le pervers narcissique dans ce contexte devient l’intermédiaire obligé entre la victime et le monde extérieur. Il traduit, il interprète, il explique. Il filtre aussi. Il peut choisir de ne pas transmettre certaines informations, de présenter certaines situations sous un jour favorable à son projet, d’exagérer la complexité de démarches qu’elle pourrait pourtant entreprendre seule.

Cette dépendance linguistique s’installe vite, et elle crée quelque chose que la victime vit souvent comme une régression : elle qui était autonome, compétente, capable de tenir sa vie, se retrouve à demander comment fonctionne une machine à laver, à quoi correspond tel acronyme administratif, comment on appelle un plombier. Cette régression n’est pas de l’incapacité. C’est l’effet d’un environnement qui la prive de tous ses repères.

La précarité administrative comme moyen de pression

Dans de nombreux pays, le statut de résidence du conjoint  » non actif « , celui qui accompagne, dépend juridiquement du statut du conjoint  » actif « , celui qui travaille. Visa de conjoint. Permis de séjour familial. Carte de résident liée à l’emploi du partenaire. Cette dépendance administrative, même quand elle est invisible au quotidien, constitue un levier d’emprise d’une puissance considérable.

Le pervers narcissique dans ce contexte tient entre ses mains non seulement la relation, mais aussi le droit de la victime à rester dans le pays où elle vit désormais, où sont ses enfants parfois, où se trouve la seule vie sociale qu’elle a réussi à reconstruire. Quitter le couple peut signifier, selon les législations, perdre le droit de séjour dans un délai de quelques semaines. Retourner dans son pays d’origine, parfois avec les enfants, parfois sans eux si la garde n’est pas organisée.

Cette épée de Damoclès juridique n’a pas besoin d’être brandie ouvertement pour peser. La victime la porte silencieusement avec elle. Elle sait. Et le pervers narcissique sait qu’elle sait. Les remarques occasionnelles,  » Tu as de la chance que je sois là « ,  » Sans moi, tu serais où ? « , font circuler ce savoir partagé sans qu’il soit jamais besoin de formuler la menace directement.

La dépendance économique aggravée

La dépendance affective dans les relations avec un pervers narcissique est bien documentée. Dans un contexte d’expatriation, elle se double fréquemment d’une dépendance économique aggravée. Le conjoint accompagnant renonce souvent à son activité professionnelle pour suivre l’autre. Dans certains pays, il ne peut d’ailleurs pas travailler immédiatement, son visa ne l’autorise pas, ou une procédure longue est requise.

Cette rupture professionnelle a des conséquences qui vont bien au-delà du revenu immédiat. Elle coupe un réseau professionnel qui avait mis des années à se construire. Elle entame les compétences par le non-usage. Elle fragilise l’employabilité future,  » trois ans sans travailler  » devient un trou dans le CV qu’il faudra expliquer. Et surtout, elle installe la victime dans une position où partir signifie non seulement perdre un couple, mais perdre aussi la seule source financière qui fait tourner le foyer.

Le pervers narcissique qui est conscient de cette configuration, et beaucoup le sont, peut la renforcer activement. Décourager toute tentative de reprendre une activité. Saboter les entretiens, les démarches, les contacts. Ou au contraire permettre une activité mineure, mal rémunérée, suffisante pour occuper sans suffire à construire une autonomie.

Les mécanismes spécifiques à l’emprise en expatriation

Le contrôle total du quotidien

Dans un pays inconnu, la victime ne connaît rien par elle-même. Elle ne sait pas quel est le bon supermarché, le bon pédiatre, le bon pressing. Elle ne sait pas comment on prend le métro, si on peut marcher le soir dans tel quartier, où se trouvent les urgences les plus proches. Toutes ces informations, indispensables à la vie quotidienne, passent par le pervers narcissique qui les a accumulées avant elle ou plus vite qu’elle.

Cette asymétrie de savoir pratique alimente une forme de contrôle particulièrement insidieuse. Il ne s’agit pas d’interdire, d’ordonner, de surveiller de façon visible. Il s’agit d’être la source de référence pour chaque petite décision quotidienne. De devenir le filtre obligé entre la victime et son environnement.

Avec le temps, la victime peut en arriver à ne plus oser prendre d’initiative sans validation, non parce qu’elle a peur d’une punition, mais parce qu’elle a intériorisé qu’elle ne connaît pas le contexte aussi bien que lui. Cette auto-limitation est plus efficace qu’aucune interdiction explicite.

La communauté d’expatriés comme écho contrôlé

Les communautés d’expatriés, francophones, mais aussi internationales, constituent un tissu social particulier dans lequel le pervers narcissique se déploie souvent avec aisance. Ces communautés sont souvent restreintes, bavardes, attentives à la réputation. Les gens se croisent aux écoles des enfants, aux événements d’entreprise, dans les lieux qui rassemblent les étrangers.

Le pervers narcissique y construit avec soin son masque social. Le mari charmant, le père engagé, le professionnel admiré. Quand la victime tente de parler à quelqu’un de la communauté, et elle hésite longtemps avant de le faire, elle se heurte à cette image construite.  » Vraiment ? Lui ? Il a toujours l’air si attentif à toi. «  Son témoignage, au lieu d’être reçu, est immédiatement mis en doute.

Cette méfiance préventive est aggravée par la dynamique de la communauté elle-même. Les expatriés vivent ensemble à distance de leur pays d’origine ; beaucoup ont besoin, pour tenir, de se croire dans une communauté harmonieuse et bienveillante. Le récit d’une victime dérange cette construction. On préfère ne pas entendre.

Les visites au pays comme concession calculée

Le pervers narcissique en expatriation ne coupe pas toujours les liens avec la famille d’origine de la victime. Il peut même encourager les retours annuels, pendant deux semaines, pas plus. Ces visites remplissent plusieurs fonctions simultanées.

Elles permettent à la victime de « voir sa famille » et donc de ne pas avoir le sentiment d’être privée du lien. Elles offrent au pervers narcissique l’apparence de la bienveillance :  » Je sais combien c’est important pour toi. «  Mais surtout, elles encadrent le retour : deux semaines sont trop courtes pour que la victime se ressource vraiment, pour que des conversations difficiles puissent s’amorcer avec ses proches, pour que des démarches éventuelles puissent être engagées.

Et dès le retour dans le pays d’expatriation, le pervers narcissique reprend le contrôle. Souvent, les jours qui suivent un voyage en France sont particulièrement tendus, comme s’il lui fallait effacer le contact avec l’extérieur, réinstaller l’emprise en profondeur avant que les effets du séjour ne s’inscrivent durablement.

L’invisibilisation des violences

Les violences psychologiques, et parfois physiques, exercées dans un contexte d’expatriation bénéficient d’une invisibilisation particulière. Les systèmes de protection varient énormément d’un pays à l’autre. Certaines législations ne reconnaissent pas les violences conjugales psychologiques. D’autres les reconnaissent en théorie mais ne les poursuivent pas en pratique. D’autres encore exposent les victimes qui portent plainte à des conséquences sévères, perte du titre de séjour, séparation d’avec les enfants, stigmatisation sociale.

Les ressources d’aide auxquelles une victime aurait accès dans son pays d’origine, associations, numéros d’urgence, hébergement d’urgence, procédures connues, sont souvent absentes ou inconnues d’elle dans le pays d’expatriation. Elle peut ignorer jusqu’à l’existence de structures qui existent pourtant. Et même quand elle les identifie, les approcher suppose des démarches dans une langue qu’elle ne maîtrise pas complètement, avec des interlocuteurs dont elle ne sait pas s’ils comprendront sa situation.

Les configurations les plus fréquentes

L’expatriation pour le travail du pervers narcissique

C’est la configuration la plus classique. Il a obtenu une mutation, une mission, un poste à l’étranger. Elle le suit. Cette décision est présentée comme un projet de couple, une aventure partagée, parfois une nécessité économique, la mutation implique un saut de salaire, des avantages, une perspective de carrière.

Dans ce schéma, toute la structure de l’expatriation est orientée autour de son activité à lui. C’est son entreprise qui gère les visas, qui paye le logement, qui rembourse les frais. La victime, juridiquement et économiquement, est rattachée à son statut. Le package d’expatriation, cette formule qui fait tant rêver, est en réalité un mécanisme qui, dans une relation toxique, verrouille la position de dépendance.

L’expatriation pour un projet de vie commun

Parfois, l’expatriation est présentée comme un projet de vie choisi à deux : ouvrir une activité ensemble à Bali, reprendre un domaine viticole à l’étranger, vivre dans un pays chaud après la retraite. Ces projets ont en commun de mobiliser les ressources financières du couple, souvent celles de la victime autant ou plus que celles du pervers narcissique, dans une installation difficile à défaire.

Une fois sur place, la victime découvre que la  » vie commune  » en question est en réalité une vie sous contrôle. Que les décisions qu’elle pensait partagées ont toujours été prises par lui. Que l’argent qu’elle a investi est juridiquement placé à son nom à lui, ou dans une structure qu’il contrôle. Et que partir signifie non seulement quitter le couple, mais renoncer à un investissement économique majeur.

Le retour au pays d’origine du pervers narcissique

Une configuration particulièrement redoutée est celle où c’est la victime qui s’expatrie, où c’est elle qui vient vivre dans le pays d’origine du pervers narcissique, parfois après plusieurs années passées dans le sien ou dans un pays tiers. Dans cette configuration, l’asymétrie est maximale.

Il est chez lui. Il parle la langue. Il connaît la culture, les codes, les démarches. Sa famille, ses amis, son réseau sont là. La victime, elle, est en terrain inconnu. Si elle doit partir, elle doit organiser un retour complexe ; si des enfants sont nés dans cette union, elle peut se heurter aux législations sur la garde qui, dans de nombreux pays, privilégient la résidence établie de l’enfant.

Dans cette configuration, le pervers narcissique peut atteindre un degré de toute-puissance rarement accessible dans une relation  » locale « . Il n’est pas limité par le regard d’un entourage extérieur. Sa famille, qui le connaît depuis toujours, fait souvent corps avec lui face à une étrangère dont elle n’a jamais vraiment validé la place.

Ce que l’emprise en expatriation produit sur la victime

La perte de repères identitaires multiples

L’expatriation en elle-même produit une forme normale de désorientation identitaire, le sentiment de ne plus tout à fait savoir qui on est quand on sort de son contexte habituel. Cette désorientation, que la recherche en psychologie interculturelle connaît bien, s’atténue avec le temps dans les situations ordinaires, quand la personne parvient à construire une nouvelle vie sur place.

Dans l’emprise, cette atténuation ne se produit pas. La désorientation identitaire se superpose à la dissolution identitaire produite par le pervers narcissique, et les deux s’alimentent. La victime ne sait plus si ce qu’elle ressent vient du choc culturel, de la fatigue de l’adaptation, de la perte de ses repères, ou de la relation. Ce mélange rend l’identification de l’emprise particulièrement difficile.

Beaucoup de femmes que je reçois mettent des années à faire cette séparation. Elles attribuent d’abord leur malaise à l’expatriation elle-même. Elles se disent qu’il faut du temps pour s’adapter, qu’elles ne sont pas assez souples, qu’elles n’ont pas suffisamment fait l’effort de s’intégrer. Tout ce qu’elles ressentent est ainsi réorienté vers leur propre responsabilité, quand une partie significative vient en fait d’autre chose.

L’isolement psychique total

La victime d’emprise en expatriation connaît un isolement psychique d’une profondeur particulière. Pas seulement l’isolement social, elle peut avoir des connaissances, des collègues, des voisins. Mais l’isolement qui consiste à ne partager avec personne la réalité de ce qu’elle vit.

Les amis d’origine sont trop loin, trop peu au courant du contexte, trop tenus à distance par le décalage horaire et la pudeur des longues confidences par téléphone. Les nouvelles connaissances, dans la communauté d’expatriés, font partie du décor construit par le pervers narcissique, elles le connaissent, elles le trouvent charmant, elles ne peuvent pas être des confidentes de confiance. La famille d’origine, quand elle est présente par Skype ou WhatsApp, reçoit des bribes de la vie quotidienne soigneusement filtrées par la victime qui, elle-même, a du mal à nommer ce qu’elle traverse.

Cet isolement total signifie que la victime n’a aucun miroir extérieur sur la relation. Elle n’a que le reflet que lui renvoie le pervers narcissique, reflet qui, bien sûr, confirme systématiquement sa version des faits.

La difficulté paradoxale à partir

Partir d’une relation d’emprise est toujours difficile. En expatriation, cette difficulté prend des proportions logistiques et symboliques considérables. Partir, ce n’est pas seulement quitter un conjoint. C’est organiser un déménagement international. C’est régler des questions de visa, de droits de garde, d’imposition. C’est souvent renoncer à des biens qui ne peuvent pas être transportés.

C’est aussi, souvent, retourner  » les mains vides  » dans un pays d’origine qu’on a quitté il y a des années, où il faut tout reconstruire : logement, emploi, réseau social, repères scolaires pour les enfants. Ce retour peut être vécu comme un échec, un aveu d’erreur, une régression, même quand il est en réalité une libération.

Cette difficulté pratique s’ajoute à toutes les difficultés psychologiques ordinaires du départ. Elle explique pourquoi les emprises en expatriation durent souvent plus longtemps que les emprises  » locales « . Non parce que la victime tient davantage à la relation. Mais parce que l’architecture matérielle de la situation rend le départ objectivement plus coûteux.

S’en sortir depuis l’étranger

Documenter sans éveiller les soupçons

Le premier travail, pour une victime qui commence à envisager de partir, consiste à rassembler discrètement les documents essentiels : passeport, acte de naissance, titres de séjour, actes de propriété, relevés bancaires, documents relatifs aux enfants. Dans certains pays, la garde des papiers par un seul des conjoints est une réalité, papiers confisqués, gardés  » pour plus de sûreté « . Reprendre possession de ces documents est une première étape concrète.

Documenter aussi ce qui se passe. Garder des captures de messages, des traces des incidents, des rendez-vous médicaux qui pourraient attester d’un état. Ces preuves seront précieuses ultérieurement, qu’il s’agisse de démarches juridiques ou simplement de résister au gaslighting intériorisé qui viendra plus tard :  » Est-ce que j’ai vraiment vécu ce que je crois avoir vécu ? « 

Identifier les ressources locales et internationales

Il existe, dans la plupart des pays, des ressources d’aide aux victimes étrangères de violences conjugales. Certaines sont portées par les services consulaires de l’ambassade française. D’autres par des associations locales qui accueillent spécifiquement des expatriées. D’autres encore par des réseaux féministes internationaux.

Les retrouver n’est pas toujours simple, les moteurs de recherche renvoient à des ressources du pays d’origine, les annuaires locaux sont dans une autre langue, les numéros d’urgence peuvent ne pas être adaptés à la situation. Mais elles existent, et un accompagnement à distance peut aider à les localiser.

Les consulats français disposent souvent de référents violences conjugales, qui peuvent orienter, informer sur les droits, parfois faciliter des procédures. Ces ressources sont sous-utilisées, en partie parce qu’elles sont peu connues.

La consultation à distance

Une grande partie du travail psychique de sortie d’emprise peut se faire en consultation à distance, par visioconférence. C’est d’ailleurs par ce biais que je reçois la plupart de mes patientes expatriées. L’éloignement géographique ne rend pas le travail thérapeutique moins pertinent, au contraire, il offre un espace francophone, culturellement familier, à des femmes qui en sont privées au quotidien.

Ce type d’accompagnement permet de nommer progressivement ce qui se passe, de distinguer ce qui relève de l’expatriation et ce qui relève de l’emprise, de préparer un éventuel départ dans de meilleures conditions. Il offre surtout, dans un isolement autrement total, la présence régulière d’une voix qui écoute sans filtre.

Organiser un retour ou un déplacement protégé

Quand le départ devient possible, son organisation mérite d’être soignée. Retour avec enfants ou sans enfants, la législation varie selon les pays, et un départ mal préparé peut mener à des accusations d’enlèvement international. Logement d’accueil dans le pays de destination. Ressources financières immédiates. Documents des enfants. Choix du moment, certains moments sont plus propices que d’autres.

Cette préparation peut prendre du temps, et il est rare qu’elle puisse être faite depuis l’appartement partagé avec le pervers narcissique. Elle suppose souvent l’appui d’un proche de confiance, parent, sœur, ami, qui peut recevoir des informations, garder des documents en sécurité, préparer un hébergement d’urgence. Ce proche existe presque toujours. Il suffit parfois d’oser lui demander.

Reconstruire après une emprise en expatriation

Le retour au pays : un nouveau passage

Le retour au pays d’origine après des années d’expatriation sous emprise est rarement un simple retour. C’est un nouveau passage, qui ne se confond pas avec la vie d’avant. Les amis ont changé, les repères ont bougé, le monde a avancé sans la victime. Elle revient dans un pays qui est à la fois le sien et un pays qu’elle ne connaît plus tout à fait.

Cette double étrangeté, ne plus être chez elle dans le pays d’expatriation qu’elle quitte, ne plus être tout à fait chez elle non plus dans le pays d’origine où elle revient, constitue l’une des spécificités de la reconstruction. Elle peut être vécue comme un flottement, parfois prolongé. Elle mérite d’être nommée, pas minimisée.

Les séquelles spécifiques de l’isolement prolongé

L’emprise en expatriation laisse des séquelles qui se superposent à celles de l’emprise  » ordinaire « . La capacité à faire confiance à un environnement social, non pas seulement à des individus, mais à un monde autour de soi, a été mise à mal. La fiabilité du jugement pratique, savoir si tel choix est raisonnable, si telle démarche est possible, a été minée par des années où la victime ne pouvait pas se fier à ses propres évaluations.

Ces séquelles ne se résorbent pas d’elles-mêmes par le simple fait de rentrer en France. Elles demandent un travail psychique spécifique, qui restaure progressivement la confiance dans son propre rapport au monde. Ce travail est long. Il est surtout faisable.

Ce que l’expérience laisse d’habitable

Il reste aussi, dans l’après, quelque chose qui n’est pas une séquelle : une connaissance. Les femmes qui ont traversé une emprise en expatriation développent souvent une lucidité particulière sur les dynamiques de dépendance, sur les mécanismes par lesquels un environnement peut être utilisé comme instrument, sur la différence entre un isolement choisi et un isolement imposé.

Cette connaissance a été payée au prix fort. Mais elle est réelle. Elle peut être mise au service de soi, d’abord, pour ne plus entrer dans des configurations similaires. Parfois au service des autres, quand des proches traversent des situations comparables et ne savent pas encore comment les nommer.

En trente-cinq ans de pratique, j’ai vu des femmes rentrer de Dubaï, de Bangkok, de Johannesburg, de Montréal, épuisées, méfiantes de tout, convaincues qu’elles ne se relèveraient pas. J’en ai vu, deux ans plus tard, trois ans plus tard, avoir reconstruit une vie qui n’était pas un retour mais une avancée. Le chemin est lent. Il existe. Et il mérite qu’on s’y engage.

Vous vivez cette situation à l’étranger ?

Si vous êtes expatriée et que vous commencez à identifier dans votre relation les mécanismes décrits dans cet article, un accompagnement en visioconférence peut vous aider à nommer ce que vous traversez et à préparer, si nécessaire, une sortie dans de meilleures conditions. La consultation à distance permet un espace francophone de parole, quelle que soit votre localisation.

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Pascal Couderc

Pascal Couderc

Psychologue clinicien et psychanalyste, spécialiste des pervers narcissiques depuis 2005. 35 ans d’expérience clinique.

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