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Journal d’une emprise : chronique d’une relation avec un pervers narcissique

22 Juil 2026 20 min
Journal d’une emprise : chronique d’une relation avec un pervers narcissique
L’essentiel

Ce journal retrace, phase par phase, la structure d'une relation avec un pervers narcissique : de la rencontre éblouissante au love bombing, de l'installation progressive de l'emprise à la dissolution identitaire, jusqu'à la rupture et l'après. Rédigé à la première personne avec analyse clinique en miroir, il permet à chaque victime de reconnaître les mécanismes à l'œuvre dans sa propre histoire, et de commencer à les nommer.

Ce journal n’est pas celui d’une seule femme. C’est celui de milliers d’entre elles, et de certains hommes. Une reconstitution chronologique, cliniquement exacte, de ce que l’on vit à l’intérieur d’une relation avec un pervers narcissique : phase par phase, de la rencontre éblouissante jusqu’au silence de l’après. Si vous vous reconnaissez dans ces lignes, ce n’est pas un hasard. C’est la structure même de l’emprise narcissique qui parle, et qui, enfin nommée, commence à perdre son pouvoir.

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Une note avant de commencer

Ce qui suit est une fiction clinique. Les entrées de journal sont écrites à la première personne, au présent de l’emprise, pour que vous puissiez y entrer sans distance. Elles sont suivies d’une analyse en italique qui nomme le mécanisme à l’œuvre. Ce double regard, le ressenti de l’intérieur, la lecture de l’extérieur, est précisément ce que le pervers narcissique empêche pendant toute la durée de la relation. Il ne peut exister que quand l’emprise commence à se fissurer.

Ce journal couvre environ deux ans. La durée réelle varie, certaines emprise durent six mois, d’autres dix ans. Mais les phases, elles, sont constantes. C’est leur universalité qui est cliniquement significative.

Ce n’est pas l’histoire d’une seule patiente. C’est la synthèse de centaines de récits que j’ai entendus en consultation depuis plus de trente ans. Les mots changent. Les détails varient. Le rythme revient. Quand une patiente commence à me raconter sa rencontre et que j’ai l’impression d’avoir déjà entendu les mêmes phrases la semaine précédente, de quelqu’un d’autre qui vivait pourtant une histoire différente, je sais que je suis face à ce que j’appelle ici l’emprise narcissique. Cette reconnaissance n’est pas une étiquette plaquée. C’est une structure.

Phase 1, La rencontre (semaines 1 à 4) : « Je n’avais jamais rencontré quelqu’un comme lui »

Les premières pages

Semaine 1. Je ne sais pas comment décrire ce qui s’est passé. On s’est rencontrés jeudi, et depuis je n’arrête pas de penser à lui. Il m’a regardée comme si j’étais la seule personne dans la pièce. Il a posé des questions sur moi, pas les questions habituelles, les vraies. Ce que j’aimais enfant. Ce qui m’avait blessée. Ce dont je rêvais. Personne ne m’avait jamais demandé tout ça d’un seul coup. Il semblait vouloir tout savoir, tout de suite. C’était un peu vertigineux. Mais surtout, c’était beau.

Semaine 2. Il m’a envoyé un message hier soir à minuit. « Je pense encore à notre conversation. » Ce matin, des fleurs sont arrivées au bureau. Mes collègues m’ont regardée différemment. Moi aussi je me regarde différemment.

Semaine 3. On s’est vus presque tous les jours. Il dit que ça ne lui était jamais arrivé. Que je suis différente. Que ce qu’on vit est rare. Je sais que c’est trop vite. Je sais que ça devrait m’inquiéter. Mais je n’arrive pas à avoir peur. Je me sens vivante.

Semaine 4. Il a dit qu’il m’aimait. Vingt-huit jours. J’ai ri, un peu nerveusement. Il a pris mon visage dans ses mains et a dit : « Je sais ce que je ressens. » J’ai cru le voir.

Ce qui se passe vraiment

Ce que la victime vit comme une rencontre exceptionnelle est en réalité la mise en œuvre d’une technique rodée : le love bombing. L’intensité n’est pas le signe d’un amour profond. C’est un investissement calculé, consciemment ou non, destiné à créer une dépendance affective rapide. Le pervers narcissique est un lecteur habile des failles. Les questions « profondes » de la première soirée ne sont pas de l’intérêt sincère : ce sont des munitions qu’il collecte. Il cartographie ce dont vous avez besoin pour mieux s’y substituer.

La vitesse est une arme. Elle court-circuite le jugement. Elle crée un sentiment d’évidence, « c’est lui », avant même que vous ayez pu l’observer dans la durée. Ce n’est pas de la passion. C’est de la précipitation organisée.

Phase 2, L’installation (mois 2 à 4) : « Quelque chose a changé, mais je ne sais pas quoi »

Le premier froid

Mois 2, semaine 1. Il a été étrange ce week-end. Distant. Pas méchant, juste absent. Comme si une vitre s’était installée entre nous. J’ai demandé si tout allait bien. Il a dit « oui, pourquoi ? » avec ce regard qui signifiait que j’étais peut-être en train de me compliquer la vie pour rien. J’ai arrêté de demander. Le lundi, il était revenu. Chaleureux, présent, drôle. J’ai failli lui parler du week-end. Je ne l’ai pas fait. J’avais peur de gâcher quelque chose.

Mois 2, semaine 3. Il a fait une remarque sur ma façon de m’habiller. Légère, presque en passant. « Tu es belle, mais ce rouge te durcit. » J’ai remis le pull dans l’armoire. Je me suis demandé si j’avais toujours eu mauvais goût sans le savoir.

Mois 3. Il n’aime pas beaucoup Sophie. Il dit qu’elle est « envieuse » et qu’elle ne me veut pas vraiment du bien. J’ai repensé à certaines choses qu’elle m’a dites. Peut-être qu’il a raison. On se voit moins. Ce n’est pas une décision, ça s’est fait progressivement.

Mois 4. Il a été froid pendant dix jours. Dix jours sans vraiment savoir pourquoi. Et puis hier soir, il est arrivé avec du vin, il a mis de la musique, il m’a regardée en disant qu’il ne savait pas ce qu’il ferait sans moi. Le soulagement que j’ai ressenti était physique. Comme une main qui se desserre autour de ma gorge. Je n’avais pas réalisé qu’elle était là.

Ce qui se passe vraiment

Le premier froid inexpliqué est un moment cliniquement décisif. Ce n’est pas une mauvaise humeur passagère. C’est le début du conditionnement. La victime apprend, sans que personne le lui enseigne explicitement, qu’il existe un état de grâce et un état de disgrâce, et qu’elle est responsable des deux. Elle commence à surveiller ses propres comportements, ses mots, ses expressions, pour ne pas « déclencher » le retrait.

La remarque vestimentaire inaugure le travail de sape identitaire. Ce n’est pas une opinion esthétique. C’est une main posée sur le territoire de soi, douce, presque bienveillante, qui signifie : « je suis celui qui sait. » L’isolement de Sophie suit la même logique : réduire les points de comparaison externes, les voix qui pourraient relativiser ou nommer ce qui se passe.

Le cycle chaud/froid qui s’installe, tension, retrait, retour de la chaleur, est le moteur de la dépendance affective. Le soulagement que procure le retour du pervers narcissique est plus intense que n’importe quelle joie spontanée. La victime commence à confondre l’absence de souffrance avec le bonheur.

Phase 3, L’emprise (mois 5 à 18) : « Je ne me reconnais plus »

La disparition progressive

Mois 6. J’ai annulé le dîner avec mes parents ce soir. Il n’a rien dit, mais il avait l’air déçu que je « parte encore ». J’ai rappelé ma mère pour reporter. Elle a semblé blessée. J’ai dit que j’étais fatiguée. Ce n’est pas entièrement faux.

Mois 8. Je ne sais plus ce que j’aime. C’est une pensée étrange à avoir. Avant lui, j’aimais lire le dimanche matin, seule, avec du café. Maintenant le dimanche matin c’est pour lui. Je ne me plains pas. Mais je réalise que ça fait longtemps que je n’ai pas ouvert un livre.

Mois 10. Il a vérifié mon téléphone pendant que je dormais. Je l’ai vu, mais je n’ai rien dit. Quand j’en ai parlé le lendemain, prudemment, très prudemment, il m’a dit que si je n’avais rien à cacher, ça ne me poserait pas de problème. Que sa méfiance venait d’une blessure ancienne, et que si je l’aimais vraiment, je comprendrais. J’ai dit que je comprenais. Je me suis excusée.

Mois 12. Une amie m’a dit que je semblais « ailleurs ». Que depuis un an elle avait l’impression de me parler à travers une vitre. J’ai dit que tout allait bien. J’ai cru ce que je disais.

Mois 14. Je marche sur des œufs en permanence sans le formuler ainsi. Je surveille son humeur dès qu’il entre dans une pièce. Je règle la mienne sur la sienne. Si il est tendu, je me fais silencieuse. Si il est expansif, je le suis. J’ai arrêté d’avoir des humeurs propres, elles prendraient trop de place.

Mois 16. Il m’a dit ce soir que personne d’autre que lui ne pourrait me supporter. Que j’étais « compliquée ». Que ma sensibilité était épuisante. Il l’a dit gentiment, avec une sorte de résignation affectueuse. Comme si c’était un fait, pas une attaque. J’ai passé la nuit à me demander s’il avait raison.

Mois 18. Je ne me reconnais plus dans le miroir. Pas physiquement, enfin, si, j’ai maigri, je dors mal, j’ai des cernes que je n’avais pas. Mais surtout : la femme qui me regarde a des yeux prudents. Des yeux qui calculent avant de parler. Je ne sais pas quand ça a commencé.

Ce qui se passe vraiment

L’emprise à son état plein est invisible de l’intérieur. C’est précisément sa définition. La victime ne vit pas sous la contrainte d’un geôlier qu’elle pourrait identifier et fuir. Elle vit dans une cage dont elle a intériorisé les barreaux au point de ne plus les percevoir comme tels. Elle croit choisir librement, choisir de ne pas aller chez ses parents, choisir de ne plus lire, choisir de surveiller son téléphone pour « ne pas le blesser ».

Le mécanisme central de cette phase est la dissolution progressive de l’identité. Les goûts, les opinions, les désirs de la victime ne sont pas brutalement arrachés. Ils s’éteignent par manque d’espace, par absence répétée de validation, par substitution progressive des références internes par les références du pervers narcissique. Ce n’est pas de la violence. C’est de l’érosion.

« Personne d’autre ne pourrait te supporter » est l’une des phrases les plus cliniquement redoutables du répertoire du pervers narcissique. Elle accomplit deux choses simultanément : elle ferme la porte de la sortie en rendant le monde extérieur menaçant, et elle installe l’idée que le pervers narcissique est un bienfaiteur, celui qui reste malgré tout. La victime lui sera reconnaissante de la tolérer.

« Tu as de la chance que je te comprenne. D’autres auraient abandonné depuis longtemps. »

Cette phrase, ou ses variantes, revient dans presque tous les témoignages. Elle n’est jamais prononcée avec violence. Toujours avec une douceur calculée qui la rend impossible à réfuter.

Phase 4, La crise (mois 18 à 24) : « J’ai cru que c’était moi le problème »

Le corps qui cède

Mois 19. Je suis allée chez le médecin pour la troisième fois en deux mois. Fatigue chronique, il dit. Peut-être un problème thyroïdien, il va faire des analyses. Je n’ai pas mentionné que je dors trois heures par nuit depuis des semaines. Que je me réveille avec une anxiété qui n’a pas d’objet précis. Que certains matins, il me faut vingt minutes pour trouver la force de sortir du lit.

Mois 20. J’ai découvert quelque chose. Un message. Je ne vais pas écrire ici ce que c’était, je n’arrive pas encore à y mettre des mots. Quand je lui ai fait face, il a d’abord nié. Puis il a dit que j’avais mal compris. Puis, et c’est là que quelque chose s’est cassé en moi, il a dit que si j’avais été « plus présente », ça ne serait pas arrivé. Que c’était ma froideur qui avait créé un vide. J’ai répondu que je ne me sentais pas froide. Il a soupiré. « Tu ne te rends pas compte de comment tu es. »

Mois 21. Je passe mes journées à analyser. À rejouer les scènes. À chercher le moment où j’aurais dû dire ou faire autrement. Il y a quelque chose d’épuisant et d’addictif dans cette pensée circulaire, comme si la solution était quelque part dans le passé, si seulement je regardais assez attentivement.

Mois 22. Il m’a dit qu’il voulait qu’on recommence à zéro. Qu’il avait pris conscience de ses erreurs. Que cette fois, il allait changer. Je l’ai regardé et j’ai voulu y croire de toutes mes forces. Une partie de moi y a cru. C’est la même partie qui croit depuis deux ans.

Mois 23. Il n’a pas changé. Je le sais maintenant. Pas parce qu’il a fait quelque chose de nouveau, mais parce que j’ai lu quelque chose, un soir, presque par hasard. Un article. Et pour la première fois, les mots correspondaient exactement à ce que je vivais. Le mot « emprise ». Le mot « perversion narcissique ». Je n’ai pas dormi de la nuit. Pas d’anxiété cette fois, d’une clarté presque insupportable.

Ce qui se passe vraiment

La crise est le moment où le corps dit ce que la conscience refuse encore de formuler. Les troubles du sommeil, l’anxiété diffuse, la fatigue inexpliquée ne sont pas des symptômes isolés. Ce sont les signaux d’un système nerveux épuisé par l’hypervigilance permanente. Le corps sait avant la tête.

Le retournement de la trahison, « c’est ta froideur qui a créé un vide », est un exemple presque parfait de ce que la clinique nomme la culpabilisation inversée. La victime est non seulement responsable de ce qu’elle a subi, mais elle doit en plus prendre en charge la souffrance de celui qui l’a blessée. Cette double inversion est si habile qu’elle paralyse toute réaction légitime.

La promesse de changement du pervers narcissique, « cette fois, je vais changer », mérite une attention clinique particulière. Elle intervient presque toujours au moment où la victime commence à s’éloigner. C’est une technique de récupération, non une évolution. Le pervers narcissique ne change pas. Ce n’est pas un jugement moral. C’est une réalité structurelle.

Phase 5, La rupture (mois 24) : « Je suis partie. Ou il est parti. Ça revient au même. »

La séparation

Mois 24, semaine 1. Je lui ai dit que je voulais partir. J’avais préparé ce que j’allais dire pendant des semaines. Dans ma tête, c’était clair, posé, définitif. Dans la réalité, ça n’a pas ressemblé à ça. Il a d’abord semblé surpris, sincèrement surpris, comme si rien de ce que j’avais vécu n’avait existé de son côté. Puis il a pleuré. Je ne l’avais jamais vu pleurer. J’ai failli tout reprendre.

Mois 24, semaine 2. Il ne pleure plus. Maintenant il est froid. Administratif. Il parle de « nos affaires » comme s’il gérait un dossier. Hier, il a dit à des amis communs que j’avais « pété les plombs ». Je l’ai appris par message. Aucune surprise, et pourtant ça fait mal autrement que ce à quoi je m’attendais.

Mois 24, semaine 3. Il m’a envoyé un long message cette nuit. Dix pages. La souffrance qu’il décrit est réelle, ou du moins elle semble réelle. Il dit que je suis la seule femme qu’il ait jamais aimée. Que je détruis quelque chose de rare. Que dans dix ans je le regretterai. J’ai lu le message cinq fois. Puis j’ai refermé le téléphone. Je n’ai pas répondu. C’est la chose la plus difficile que j’aie faite depuis longtemps.

Mois 24, semaine 4. Je suis seule dans l’appartement. Je pensais ressentir du soulagement. Ce n’est pas exactement ça. C’est plus étrange, un vide qui ressemble à quelque chose qu’on appellerait deuil si on ne savait pas de quoi on fait le deuil.

Ce qui se passe vraiment

La rupture avec un pervers narcissique ne ressemble à aucune autre rupture. D’abord parce que le pervers narcissique ne l’anticipe généralement pas, il a si bien construit la dépendance qu’il ne peut pas concevoir que la victime parte vraiment. Les larmes soudaines, le revirement vers la froideur administrative, le message de nuit sont trois visages du même mécanisme : la récupération.

La campagne de dénigrement, « elle a pété les plombs », commence souvent dès les premiers jours. C’est une attaque préventive sur la crédibilité de la victime. Si elle parle, son témoignage sera déjà relativisé.

L’absence de soulagement est l’une des expériences les plus déstabilisantes de l’après-rupture. La victime attendait une libération nette. Elle trouve un vide. Ce vide est réel, c’est celui d’une relation qui, malgré tout, occupait entièrement le terrain psychique. Ce n’est pas de l’amour résiduel pour le pervers narcissique. C’est le manque d’une présence envahissante à laquelle la psyché s’était adaptée.

Phase 6, L’après (mois 1 à 12 post-rupture) : « Je pensais que le plus dur était derrière moi »

Les premières semaines sans lui

Post-rupture, semaine 3. Il a rappelé. Pas pour récupérer des affaires, pour me dire qu’il avait commencé une thérapie. Que tout allait changer. Que le thérapeute lui avait dit que ce qu’on avait était « exceptionnel » et qu’il serait dommage de le laisser mourir. Je me suis demandé si un thérapeute avait vraiment dit ça. J’ai raccroché. J’ai pleuré pendant une heure. Pas de chagrin, d’épuisement.

Post-rupture, mois 2. Mes parents sont venus ce week-end. Le repas a duré quatre heures. J’ai réalisé que ça faisait presque deux ans que je ne les avais pas vus aussi longtemps. Ma mère m’a regardée avec quelque chose dans les yeux que je n’arrivais pas à identifier. Ce soir, j’ai compris : c’était du soulagement.

Post-rupture, mois 3. Il y a des jours où je doute de tout. Où je me demande si je n’ai pas exagéré. Si je n’ai pas projeté. Si la « perversion narcissique » n’est pas un mot valise qu’on utilise pour des relations ordinairement difficiles. Ces jours-là sont les plus dangereux. Pas parce que je veux revenir, mais parce que le doute est épuisant, et que sa certitude à lui était, au moins, reposante.

Post-rupture, mois 5. J’ai retrouvé Sophie. On s’est vues dans un café, trois heures. Je lui ai raconté des fragments. Elle a dit : « Je savais que quelque chose n’allait pas. Mais je ne savais pas comment entrer. » Je n’avais pas réalisé à quel point j’avais été seule.

Post-rupture, mois 7. Il a refait surface. Un message sobre : « J’espère que tu vas bien. » Trois mots qui ne veulent rien dire et qui m’ont pris trois heures à ne pas répondre. Je n’ai pas répondu. Mais j’ai réalisé quelque chose : le fait que trois mots puissent me coûter autant d’énergie me dit encore quelque chose sur l’état dans lequel je suis. Ce n’est pas de l’amour. C’est de la vigilance. Une vigilance que je vais devoir apprendre à déposer.

Post-rupture, mois 10. J’ai relu les premières pages de ce journal. La femme qui écrivait « je me sens vivante » en semaine 3, je la reconnais et je ne la reconnais pas. Ce qu’elle prenait pour de la vie, c’était de l’adrénaline. L’intensité artificielle du love bombing prise pour de la profondeur. Je ne suis pas en colère contre elle. Elle ne savait pas.

Post-rupture, mois 12. Je ne suis pas reconstruite. Je ne sais pas si ce mot a un sens, comme si j’allais retrouver exactement ce que j’étais avant. Je suis différente. Certains jours je pense que plus lucide. Je lis les gens autrement. Je repère les intensités trop rapides, les questionnements trop habiles, les petites critiques bienveillantes. Ce radar-là, je l’ai payé cher. Mais il est là.

Ce qui se passe vraiment

Le retour du pervers narcissique, qu’on appelle cliniquement le hoovering, est quasi systématique. Il intervient souvent au moment précis où la victime commence à reprendre pied. Ce n’est pas une coïncidence : le pervers narcissique perçoit le relâchement de la dépendance. Il revient non par amour, mais parce qu’une source de toute-puissance se tarit.

Le doute de la victime sur sa propre perception, « ai-je exagéré ? », est l’héritage direct de deux années de gaslighting. Ce doute-là ne se dissipe pas par la volonté, il se dissipe par le travail psychique, par la reconstitution progressive d’un rapport stable à sa propre expérience.

La reconstruction n’est pas un retour à l’état antérieur. C’est une transformation. Le radar qu’elle a développé, la capacité à nommer ce qu’elle vit, la conscience aiguisée des dynamiques de manipulation : ces acquis douloureux sont réels. Ils ne compensent pas ce qui a été pris. Mais ils ne sont pas rien.

Conclusion : ce que ce journal dit de la structure de l’emprise

Vous venez de lire deux ans d’une vie. Deux ans qui ressemblent peut-être à cinq ou à dix des vôtres. La chronologie peut changer, les mécanismes, jamais. Le love bombing qui court-circuite le jugement. La première critique bienveillante qui pose une main sur le territoire de soi. Le cycle chaud/froid qui crée la dépendance. L’isolement progressif qui supprime les points de comparaison. La dissolution identitaire qui s’opère sans bruit, sans violence apparente, sur des mois. Et à la fin, une femme qui ne se reconnaît plus dans le miroir.

Ce n’est pas une histoire d’amour qui a mal tourné. Ce n’est pas une relation « difficile » comme il en existe. C’est la structure précise, reproductible, cliniquement documentée de la perversion narcissique à l’œuvre dans l’intimité. La reconnaître, la voir enfin pour ce qu’elle est, est le commencement de tout.

Si vous vous êtes reconnue dans ces pages, vous n’êtes pas folle. Vous n’avez pas exagéré. Vous n’avez pas « laissé faire ». Vous avez été prise dans quelque chose de plus grand que vous. S’en sortir est possible. Cela prend du temps. Cela demande parfois de l’aide. Mais ce journal se termine, et le vôtre aussi peut prendre un autre chemin.

En trente-cinq ans de pratique, je n’ai jamais vu une femme traverser ces six phases sans en sortir transformée. Pas guérie au sens où il ne resterait plus aucune trace : la trace, elle, reste. Mais transformée au sens où cette femme qui écrivait « je me sens vivante » en semaine trois de la rencontre, et qui ne savait pas encore ce qu’elle prenait pour de la vie, devient, deux ou trois ans après la rupture, quelqu’un qui sait. Cette connaissance ne compense pas ce qui a été pris. Mais elle protège pour la suite. Et elle permet, parfois, d’aider d’autres à nommer ce qu’elles n’arrivent pas encore à voir.

Vous vous reconnaissez dans ce journal ?

Si ces pages ont mis des mots sur ce que vous vivez ou avez vécu, un accompagnement spécialisé peut vous aider à sortir de la confusion et à reprendre pied dans votre propre réalité.

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Pascal Couderc

Pascal Couderc

Psychologue clinicien et psychanalyste, spécialiste des pervers narcissiques depuis 2005. 35 ans d’expérience clinique.

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