On pourrait penser, de prime abord, que tout oppose l’hypersensible et le narcissique manipulateur. Pourtant non, les choses étant plus compliquées sur le plan psychologique. Ces 2 types de personnalité semblent aimantées l’une par l’autre, un peu comme les deux faces opposées d’une même médaille. Mais pourquoi ont-elles tant tendance à fusionner, pour le pire, et uniquement pour cela ?

La personnalité hypersensible et la narcissique

On donne de la personnalité hypersensible diverses définitions. La notion fit son apparition chez Carl Gustav Jung et sa psychologie des profondeurs, avant d’être revisitée, fin des années 90, par la psychologie américaine. Des recherches ont conclu l’existence d’une proportion de 15 à 25 % de personnes douées d’une sensibilité accrue aujourd’hui. Ces personnes se distinguent par une plus forte réactivité aux stimuli de leur entourage, sur les plans physiques et émotionnels. Elles seraient donc psychologiquement plus vulnérables, souvent envahies par leurs perceptions et notamment leurs émotions. Cette vie émotionnelle très intense ne se vit pas sans perturbations. Très tôt, elles développent le sentiment d’être différentes et incomprise et flirtent souvent avec la solitude.

On compare aujourd’hui la personnalité hypersensible avec la narcissique, dans le fait que chacune développe une forte empathie. L’empathie se définit comme la capacité de ressentir intérieurement les sentiments de l’autre. La remarquable adaptabilité des personnalités perverses laisse penser qu’elles n’en sont pas dénuées.
Là où la différence s’observe est dans l’utilisation que l’hypersensible et le narcissique font de cette empathie. L’hypersensible est dans le partage, quitte à porter sans fins les souffrances de l’autre. Il les apparente souvent à tord, aux siennes, et vit la nécessité de les prendre en charge à grands renforts de culpabilité.

La personnalité perverse narcissique elle, ne fait pas cet usage de l’empathie : elle la recentre uniquement autour d’elle et de sa personnalité égo centrée. Si elle ressent de l’anxiété, ce ne sera jamais pour les autres, mais toujours par rapport à ce qui la menace, elle. L’hypersensible et le narcissique ont aussi en commun d’être sujets à la dépression : mais là où l’un sera contaminé par les souffrances du monde, l’autre ne sera miné que par la peur de son propre effondrement.

On voit ici que la souffrance n’est pas étrangère au pervers narcissique, mais qu’elle n’est pas significative chez lui de sensibilité humaine. Il ressent la souffrance pour la débusquer chez les autres, jamais, contrairement aux hypersensibles, pour y compatir. Il fonctionne dans une forme d’identification projective sur son partenaire, non pour donner, mais pour prendre.

 

La faille narcissique ou la porte d’entrée dans la relation

On sait effectivement qu’une victime et son bourreau pervers narcissique portent en elles une blessure narcissique qui les réunit. Mais là où les choses se compliquent pour la personnalité hypersensible, c’est que les traces de cette faille sont chez elle très profondes.
L’hypersensibilité allant chercher ses racines dans l’enfance, ces personnalités se heurtent tôt à une difficile reconnaissance de l’entourage, qui les amène à des identifications éloignées de leur nature profonde. Elles ont souvent essayé de se faire aimer, accepter en s’ignorant profondément, d’où leurs failles narcissiques béantes.
Le manque de confiance et d’estime de soi en résulte, ce qui attire immédiatement l’attention des manipulateurs. Pour employer une image, on peut dire que les blessures narcissiques d’un hypersensible attirent le pervers à la manière d’un prédateur alerté par l’odeur du sang.

On peut lister, de façon non-exhaustive, les failles narcissiques qui seront pain béni chez le sujet hypersensible pour le narcissique pervers, comme :

  • Une trop grande gentillesse et/ou générosité, qui sont autant de façons de ne pas savoir poser de limites. Le pervers y sent la promesse de consentements à tous les sacrifices qu’il s’apprête à exiger. Cela peut aller de l’abandon d’une carrière professionnelle pour une femme, au don intégral de ses biens pour un homme. L’hypersensible, devant le narcissique étant littéralement exposé à une véritable dilution de sa personnalité dans l’autre.
  • Une sensibilité accrue à la victimologie du manipulateur ou de la manipulatrice. Le gros point faible des personnalités empathiques est de chercher à secourir l’autre, s’encombrant au passage de souffrances qui ne sont pas les leurs. Or, un manipulateur pervers excelle à jouer au martyre, se créant souvent un passé de maltraitances enfantines ou amoureuses, dignes d’un roman de Zola.
  • Une plus forte vulnérabilité face à la fusion relationnelle exigée par le partenaire pervers. Les hypersensibles réagissent avec plus de docilité à la fameuse emprise perverse qui alterne séduction, isolement et destruction. La solitude dont ils ont souvent souffert les amène à idéaliser plus facilement leur partenaire et à se laisser rapidement enfermer dans le piège d’une relation exclusive.

 

Quand le piège se referme

La situation d’un hypersensible pris dans les rets d’un narcissique pervers est déséquilibrée et dangereuse. Proie facile, l’hypersensible aura aussi plus de mal à se dégager de l’emprise.

La dépendance affective est amplifiée, car l’hypersensible fonctionne dans un système de don de soi. Il pense inconsciemment que les autres fonctionnent à sa façon et a du mal à concevoir l’existence du vice. L’hypersensible face au narcissique cherchera donc longtemps des raisons qui excuseront le comportement de l’autre. Autrement dit, il sera sujet à se voiler la face plus longtemps.

L’hypersensible peut se retrouver aussi coincé dans le besoin de comprendre l’incompréhensible. C’est une autre manière pour lui d’être prisonnier de la relation, car les méandres explicatifs dans lesquels il se perd, entravent ses capacités d’action et de réaction.

Les hypersensibles ne sont pourtant pas dénués de toute défense, car ils possèdent, de par leur nature, une remarquable intuition. Les blessures narcissiques de l’enfance altèrent cependant cette faculté qui les protège. Ils doivent veiller donc à ne pas se construire dans le manque, au risque de ne plus envisager leurs relations qu’au travers de la souffrance, en pensant que celle de l’autre puisse un jour, leur être salutaire.

Il est souvent dommage que les personnalités hypersensibles ne prennent conscience de leur singularité qu’à la faveur d’une rencontre avec une personnalité narcissique. Leur trop grande porosité émotionnelle fait écran à la compréhension cérébrale de la froide nature d’un pervers. Le cadre de la thérapie et le regard neutre du thérapeute les aide à objectiver leur relation pour apprendre à se connaître, se reconnaître et souvent, s’accepter.

 

 

Pervers-narcissique.com

Par Pascal Couderc, Psychanalyste, Psychologue Clinicien , Paris, Montpellier, Visioconsultations

 

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