la psychanalyse et le pervers narcissique

Face un pervers narcissique, le traitement à entreprendre commence par pousser la porte du cabinet d’un thérapeute compétent. Rappelons- le, celui-ci n’est jamais dans le jugement.
Il est important qu’il soit psychanalyste pour au moins deux raisons : sa formation lui permet de comprendre les difficultés exprimées avec des concepts psychanalytiques, tels le refoulement et l’inconscient, et il va se servir de la relation et des sentiments qui s’y expriment, dans le transfert et le contre-transfert.

Pervers narcissique et psychanalyse

De plus, comme nous l’avons vu, les difficultés rencontrées avec un pervers narcissique renvoient à des événements très archaïques. Il est donc également essentiel qu’il connaisse bien les mécanismes en action dans les situations d’addiction et que la patiente se sente entendue dans sa souffrance. La meilleure thérapie indiquée est la psychothérapie d’inspiration analytique, donc en face à face, va permettre de soutenir et d’intervenir de
manière « contenante ». Le psychanalyste est à même de recevoir et de contenir, puis de renvoyer, le contenu de sa pensée à la patiente victime du pervers narcissique.  Dans un premier temps, le thérapeute fera donc office d’espace psychique servant de prothèse narcissique à la victime, qui a perdu toute estime d’elle-même.

Des difficultés d’une grande intimité devront être abordées. C’est un travail de mise en mots, là où il n’y a que souffrance indicible. Pour reprendre l’expression mentionnée précédemment, « on ne vole pas une caisse vide ». Si le pervers narcissique a choisi telle femme plutôt qu’une autre, c’est aussi parce qu’elle n’était pas « vide ». Lors de la thérapie, elle va devoir retrouver ce précieux trésor. Il va donc s’agir, d’un travail de restauration, l’objectif étant de retrouver une richesse antérieure qui n’avait pas disparu, mais était seulement « enfouie », sous une vague d’assujettissement.

Judith ou le récit d’une thérapie  

Judith a appelé un mardi pour prendre un rendez-vous « en urgence ». Au son de sa voix, le thérapeute perçoit que s’il ne lui propose pas de la recevoir très rapidement, elle ne viendra pas. À quoi bon attendre et la laisser souffrir ? Sa demande, comme toute demande, a besoin de mûrir, elle pourra l’affiner en consultation… Il lui propose donc un rendez-vous pour le surlendemain.

Nous pensons qu’il est essentiel de ne pas attendre, ni faire attendre, une patiente victime d’un pervers narcissique. N’oublions pas qu’elle est en proie à un sentiment de dépossession, de perte d’elle-même. Elle le dit d’ailleurs littéralement.

Elle se présente le jeudi suivant et le thérapeute a soudain l’impression que la douleur vient d’entrer dans son cabinet. Mais ce qui le frappe le plus, c’est ce regard paniqué qui cherche à « accrocher » le sien. Elle donne l’image de quelqu’un qui est en train de se noyer ou qui est au bord d’un vide vertigineux. Face à face, le thérapeute « sait » qu’il ne peut pas lâcher ce « contact », ce regard qui le scrute, qui s’agrippe à lui. L’intensité de ce qui s’y joue est grande : le thérapeute pense alors à cette « agonie primitive », la crainte d’« effondrement » dont parle D. W. Winnicott. La victime d’un pervers narcissique cherchera, sur le visage de son thérapeute, s’il est bienveillant, s’il la « comprend ». Winnicott disait également qu’en l’absence de relation adéquate avec la mère, le bébé scrutera les variations de son visage afin de prévoir son humeur comme on scrute le ciel pour prévoir le temps. Alors, Judith commence à parler de ses cinq ans de relation avec un pervers narcissique. Ses espoirs déçus, sa douleur et l’impasse dans laquelle elle se trouve vont émerger. Un rendez-vous est pris pour la semaine suivante.

L’état des lieux

Après ce premier entretien, la relation thérapeutique se noue dans un cadre empathique. Le thérapeute devant maintenir la bonne distance (qu’il va lui falloir garder tout au long du travail), ni trop proche, ni trop loin. Exercice difficile tant, nous allons le voir, la patiente demande beaucoup.

À la séance suivante, Judith semble plus « confiante », la douleur est moins envahissante, les mots plus faciles, mais son regard « vérifie » toujours que le thérapeute est bien présent et attentif. Il est donc possible de lui demander de (se) raconter et de parler de sa rencontre avec un pervers narcissique.

Judith a 37 ans, elle est jolie, mais manifeste toujours cet air triste et apeuré, comme sur ses gardes. Elle était, il y a cinq ans, dans une situation professionnelle plutôt confortable : responsable des ressources humaines dans un établissement de soins, elle aimait ce qu’elle y faisait, privilégiant tout en les conjuguant, comme elle dit, l’humain aux ressources.
Dans sa vie privée, elle vivait seule depuis un peu plus d’un an, pratiquait trois fois par semaine le jogging, sortait avec ses amis, avait une vie sociale et culturelle épanouie. Elle raconte ses moments de blues et quelques excès alimentaires compulsifs dans ces moments-là, mais « rien de grave », dit-elle.

Nous le présageons, Judith présentait déjà, avant la rencontre avec son compagnon pervers narcissique, une certaine fragilité. Comme le disait Meltzer, une forme d’ « adhésivité » dans les relations, mais qu’elle gérait relativement bien. Elle n’a pas pu, encore, parler de cette rencontre à cette séance-là. Trop tôt, trop douloureux, besoin d’encore plus de confiance.

L’histoire

C’est donc lors de la troisième consultation qu’elle évoque le besoin qu’elle a ressenti de rencontrer un homme cinq années auparavant. Séparée alors depuis un an de son compagnon « trop gentil », dit-elle, elle vivait seule. Elle « tombe » littéralement sur Étienne au centre Georges-Pompidou, lors d’une exposition sur Pierre Bonnard. Étienne la rattrape par le bras, fermement ; ses premiers mots seront : « Heureusement que j’étais là ! » Propos prémonitoires, même si personne n’aurait pu imaginer la suite. Le propre d’un pervers narcissique est de s’engouffrer dans les failles narcissiques de sa victime. La thérapie de Judith révèlera justement une carence maternelle précoce. Mais Etienne était là, du moins, à ce qu’il disait…

Le transfert

La demande de Judith est d’une rare intensité, ce que les psychanalystes appellent le « transfert » est ici massif, immédiat après la mise en confiance : cela ressemble à un mouvement passionnel. Elle place la relation dans le registre du besoin.
Très rapidement, au fil des autres séances, Judith se montre triste en fin de consultation, ses poignées de main se font plus insistantes, il lui est difficile de partir. Elle dit avoir peur de la séparation, comme si elle devait ne jamais revoir le thérapeute. Petit à petit, elle adresse des courriels à son thérapeute auxquels celui-ci répond en lui proposant d’en parler lors de la séance suivante. Une victime d’un pervers narcissique éprouve souvent le besoin de maintenir la continuité du lien avec son thérapeute.  Elle s’agrippe comme ces tout jeunes enfants dont nous avons parlé plus haut. Lors des vacances de « son psy », les courriels se font plus fréquents, plus angoissés. Il arrive qu’un contact téléphonique soit nécessaire, sans durer très longtemps. Il ne s’agit jamais d’une consultation à distance, mais juste de s’assurer qu’éloignement ne rime pas pour elle avec disparition. Après quelques séances, il apparaît que Judith vit une angoisse d’abandon, qui explique pourquoi elle a pu supporter toutes ces humiliations, toute cette souffrance aux côtés d’un pervers narcissique.
« J’avais peur qu’il me quitte et qu’il me quitte pour toujours, j’avais tellement besoin de lui. » C’est sur le thérapeute que s’est déplacée cette angoisse qui fera l’objet d’un travail de plusieurs mois. Judith attend beaucoup de l’aide que le thérapeute peut lui apporter. Elle a besoin d’être rassurée sans cesse. Mais, peu à peu, elle comprend que ce n’est pas de cette absence-là dont elle souffre, ce qui la rend plus supportable.

L’élaboration

Le travail qui va suivre est celui d’une élaboration et d’une compréhension des mécanismes à l’œuvre dans la relation avec le pervers narcissique : à quoi a-t-elle cru ? Pourquoi cette persistance d’un « mensonge » à elle-même ? Qu’attendait-elle comme réparation d’une douleur déjà existante ? Quelle était la fonction de cette relation par rapport à son histoire ? Pourquoi lui a-t-elle « donné » un tel pouvoir sur elle-même ? Il faut la ramener à son désir inconscient ; elle trouvera progressivement les réponses en elle-même et comprendra que c’est l’accès à ces ressources qui est entravé.
Ces questions vont être travaillées tout au long de cette phase dite d’« élaboration ». Judith ne va pas trouver cette réparation qu’elle cherche depuis toujours, mais elle pourra identifier les points les plus douloureux de son histoire. Éviter de rejouer les mêmes scénarios et ne plus se trouver sur la route d’un pervers narcissique à nouveau est un peu le but de l’exercice.

La reconstruction : après le pervers narcissique…

Dans pareille situation, nous l’avons vu, l’identité est « dévastée. » Judith dit : « Je ne me sens plus rien, moins que rien, j’ai perdu tout ce que j’étais ; avant j’étais joyeuse, gaie, j’avais des amis, je courais trois fois par semaine, j’aimais partir en vacances, maintenant, je n’ai plus rien, plus envie de rien, je ne sais plus ce que j’aime ; mes amis doivent m’en vouloir de les avoir abandonnés : c’est le vide. »

Au contact du pervers narcissique, cette jeune femme dit exactement ce qu’elle a perdu et ce qu’elle souhaite retrouver ! C’est en fonction de tout ce qu’elle exprime que le thérapeute pourra l’aider à (se) reconstruire. Elle a besoin d’un soutien à son souhait de reconstruction, pas que l’on désire à sa place (un thérapeute n’est pas un maître à penser !), mais d’un étayage à ce désir encore si fragile. Donc, si Judith aime courir, elle doit aller courir !

traitement et pervers narcissique

L’élément perturbateur le plus compliqué à prendre en compte est, nous l’avions presque oublié, le pervers narcissique qu’elle a quitté ! Il risque de venir perturber ce travail thérapeutique et, en même temps, ses « attaques » font partie de ce qui est à traiter. Pour pouvoir se reconstruire, il va être nécessaire de le tenir à distance, si ce n’est pas déjà fait. Judith exprime donc ce qu’elle a perdu et veut retrouver : elle-même. Cela passera par la reprise de ces activités dont Étienne l’avait progressivement isolée : elle doit se remettre à courir, petit à petit, seule ou avec des amis recontactés (ils se montrent souvent plus fidèles qu’on ne l’avait craint). À cette étape, le pervers narcissique a des réflexes de « mauvais perdant », qui le décrédibilisent et dévoilent sa vraie nature. Le thérapeute doit soutenir les tentatives de reconstruction de la victime.
Judith est dans une spirale dépressive : peu d’estime d’elle-même, donc peu de désir. Peu de désir donc pas de satisfaction et pas de satisfaction donc pas de désir. Mais cette logique peut s’inverser : la satisfaction d’un désir ranime la flamme désirante, une satisfaction donne envie de poursuivre.

Cette étape de la thérapie peut être longue, car il s’agit à la fois de reconstruire et de construire ce qui ne l’était pas « avant ».

Le changement

Ce que nous appelons le changement est une modification en profondeur du rapport de Judith au monde et à elle-même. Une fois un pervers narcissique écarté, et il finit par partir en général en quête d’une autre victime, il faut mettre des mots sur le vide créé par son absence.
La patiente va pouvoir aborder un changement en profondeur. Elle ne changera pas sa propre histoire, mais modifiera son rapport à ce vécu et l’interprétation qu’elle s’en donne. Ce travail de psychothérapie devrait la mettre à l’abri de la répétition de situations si douloureuses. Pour le dire autrement, elle pourra éviter à l’avenir de se retrouver dans des nœuds relationnels pathogènes, là où son inconscient la menait.
Ce qui doit changer, c’est bien de prendre conscience de ce qui était inconscient dans sa démarche « affective », que sa demande d’amour ne s’adressait pas dans sa totalité à son partenaire pervers narcissique, ni d’ailleurs au thérapeute, mais bien à celle qui n’a pas pu/su être là au bon moment (sa mère), d’une manière « suffisamment bonne ».  Cette absence-là, ce manque-là, ne se réparent pas, ne se comblent pas. Mais on peut vivre avec ce manque, sans que tout vienne à manquer.

La psychothérapie avec Judith a duré un an et demi et a permis une séparation sans l’effondrement tant redouté.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pascal Couderc Psychanalyste, psychologue clinicien à  Montpellier  et sur Skype.
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