Épisode 3 : Vous avez dit mariage ?

Vous avez dit mariage ?

La famille ayant évolué, tout ce qui s’y rattache s’en est trouvé simultanément modifié, comme le mariage qui n’est plus vraiment « à la noce ». Bien sûr, les gens rêvent toujours de rencontrer le compagnon ou la compagne de leur vie… du moment. Il suffit, pour le constater, de surfer quelques jours sur les sites de rencontres : beaucoup cherchent l’âme sœur, mais la conception qu’ils ont du couple à former n’est plus du tout la même qu’autrefois. On se marie beaucoup moins qu’avant. Cependant, le mariage est alors choisi avec plus de conscience, sur la base d’une vraie volonté, parfois au bout de nombreuses années de cohabitation. La naissance d’un enfant peut aussi inciter le couple au mariage, mais pas nécessairement : 50 % des enfants naissent aujourd’hui hors mariage, en France.

Alain et Marie, 30 ans, une fille de 2 ans, en sont le témoignage : « Nous n’avons aucune raison de nous marier, ou alors, dans quelques années, peut-être, quand nous aurons d’autres enfants ! Notre petite fille servira de demoiselle d’honneur ! »

«  Plus sérieusement, dit Marie, nous n’avons pas envie de remettre en question notre équilibre avec un engagement trop fort pour nous, que nous vivrions comme une contrainte. Nous pensons que nous avons plus de chances de rester ensemble en étant libres de toute contrainte légale. Notre fille, c’est ce qui nous unit quoi qu’il en soit. Plus tard, on verra. Peut-être qu’en vieillissant l’envie nous viendra ! »

Enfin, si le mariage n’est guère en vogue, le nombre de divorces a, lui, beaucoup augmenté lors des dernières décennies. L’engagement est même désormais réversible par simple lettre recommandée (concernant le Pacs et le concubinage). Le divorce par consentement mutuel, établi en 1975, a non seulement favorisé les séparations définitives, mais il a aussi eu une incidence notable sur les mentalités : il est désormais acquis que le fait de « rompre » les liens n’est pas si grave. De là à penser qu’il est plus facile de défaire des liens non officialisés antérieurement, il n’y avait qu’un pas : on assiste, parallèlement au phénomène du divorce, à l’augmentation de l’union libre. L’idée de couple n’est donc plus strictement liée à celle de l’attache institutionnelle.

«   Quand on me demande si l’on doit m’appeler madame ou mademoiselle, plaisante Marie, je réponds toujours : mademoiselle, comme sur ma carte d’identité ! J’y tiens beaucoup. Madame, ça me fait penser à toutes ces femmes à qui je n’ai pas tellement envie de ressembler : trop installées dans une vie fixe. Cela me donne la sensation de quelque chose d’immuable ; c’est angoissant… Moi, je fais un choix tous les jours : celui de partager ma vie avec Alain. »

De nos jours, nombreux sont les célibataires (plus de 10 millions en France). Qui plus est, 16 % des couples, mariés ou non, ne partagent pas la même habitation (source Ined). On les appelle

«  non-cohabitants », Lat (de l’anglais : Living Apart Together), ou « intermittents du couple3 » ! Cette « race de mutants » est souvent contrainte à renoncer à la vie commune du fait d’impératifs professionnels ou par choix : voici que se profile le couple postmoderne.

C’est le cas de Victor et Francesca, tous deux attachés de presse : « Quand nous nous sommes rencontrés nous avions déjà chacun notre appartement, précise Victor. Moi, dans le septième arrondissement de Paris et Francesca, dans le cinquième. Nous n’avions aucun désir de quitter nos lieux de vie, ni l’un ni l’autre. Francesca a un tout petit deux pièces perché sous les toits, dans une rue très passante, avec un balcon sur lequel elle cultive ses plantes. Pour ma part, j’habite une sorte de loft très moderne avec un large espace central, dans une ambiance zen, calme et feutrée : pas du tout le même style ! »

«  Le fait de ne pas partager le quotidien ne nous éloigne en rien, dit Francesca. Au contraire, nous sommes toujours heureux, presque émus, de nous retrouver deux ou trois fois par semaine, pour une sortie, un repas avec des amis, ou tout simplement pour passer la soirée et la nuit ensemble – en général chez Victor. »

«  Je ne vois pas du tout en quoi cela nous empêcherait d’être un vrai couple. Tous nos amis nous considèrent comme tels. Nous n’avons pas l’impression de précarité. En revanche, nous apprécions énormément ce sentiment de liberté que nous procure l’indépendance et puis, sincèrement, je n’ai pas très envie de jouer les maîtresses de maison, ni de laver le linge de mon homme, etc. Être une compagne autonome, c’est plus gratifiant et, pour moi, bien plus agréable ! »

«  Faire couple aujourd’hui, ce n’est plus nécessairement partager un quotidien. C’est se déclarer un couple4. » Se déclarer un couple, oui, mais comment, si l’on ne se marie plus ? Paradoxalement, ce genre de couple met l’accent sur le lien affectif. Comme le souligne François de Singly, la famille actuelle est une famille « relationnelle5 » : dans les foyers contemporains, « les relations affectives ont pris le pas sur les contraintes ». Fini le temps des mariages arrangés ou des unions d’intérêt décidées par les parents ! Déjà, dans le couple « moderne », celui des années 1970, chacun préservait sa vie ; l’amour, le couple étaient moins fusionnels.

Aujourd’hui, la rupture est considérée comme possible dès le début de la relation. On appelle cela la « relation pure6 » : une union égalitaire où l’autonomie de chacun est respectée. Seul le lien affectif garantit l’existence de ce couple ; aucune loi supérieure, aucun principe n’impose qu’il dure, si ce n’est la satisfaction que les partenaires en retirent. Elle est donc définie comme « pure » parce que nul autre critère n’entre en compte.

Dans ce type de couple, la sexualité est « plastique », dissociée de la reproduction, parfois même de la fidélité.

«    Nous n’avons pas besoin de nous jurer une éternelle fidélité, affirment en chœur Cécile et Franck, qui pourtant vivent ensemble. De toute façon, ça ne servirait à rien. Quand on a vraiment envie de faire quelque chose, on le fait, même s’il faut se cacher. Nous, on se dit tout… ou presque. »

«  Quand Franck sort, je ne lui demande pas s’il va voir ses copains, ni dans quel restaurant il va dîner. Nous avons conclu seulement un accord : ne jamais découcher… Je ne pense pas, d’ailleurs, qu’il ait des aventures ; on s’entend très bien, dit Cécile avant d’ajouter : quoi qu’il en soit, il vaut mieux ça plutôt que de se mentir ou se faire des illusions et se séparer quelques années plus tard. »

Tous les couples n’acceptent pas ce laxisme. Beaucoup préfèrent opter pour une autonomie « limitée », une harmonie qui leur paraît plus stable et plus sûre. L’aspect positif de ce schéma est que, pour faire perdurer le lien, les deux partenaires sont a priori contraints au respect mutuel. Or cet apprentissage du respect d’autrui est évidemment bénéfique. C’est ce que le sociologue Serge Chaumier appelle l’amour « fissionnel7 » : être ensemble n’implique plus de tout partager.

Cependant, cette évolution des usages et des façons de vivre dénote aussi la disparition progressive de l’altérité. L’autre, à force d’être tenu à distance, n’existe plus. On vit en pensant à

soi-même, pour soi et avec soi, avec ses propres ambitions professionnelles, selon son gré et ses désirs. Par le passé, la spécificité du couple résidait notamment dans sa capacité à surmonter les différences. On savait « faire des concessions ». Aujourd’hui, cette hypothèse est presque considérée comme ridicule. La solidarité, de manière générale et pas seulement entre conjoints, est beaucoup moins répandue qu’autrefois. L’engagement est a minima. La philosophie du chacun pour soi règne, et cette négligence à l’égard de l’autre ouvre la porte à toutes les manipulations, puisque le respect a disparu.

Suite…

Pascal Couderc Psychanalyste, psychologue clinicien à Paris et Montpellier

 

 

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