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DÉRIVE SECTAIRE POST-PN : une réalité à ne pas sous-estimer

Rédaction : Pascal Couderc, psychologue, psychanalyste et auteur, président du comité scientifique de pervers-narcissique.com

La dérive sectaire post-PN est une menace silencieuse qui, sous couvert de bienveillance et d’amour inconditionnel, guette les personnes en recherche de reconstruction. Survivre à l’emprise d’un manipulateur sentimental laisse la blessure psychique béante. Le besoin d’être reconnu, rassuré, réparé devient vital, parfois au point d’aveugler une nouvelle fois. C’est précisément dans cet interstice que d’autres formes d’emprise émotionnelle trouvent un terrain fertile. Derrière les promesses alléchantes de “guérison transgénérationnelle“, de “libération karmique” ou d’accompagnement à un “éveil spirituel“, certaines pratiques, en tablant sur l’impalpable pseudoscience énergétique prolongent l’exploitation des failles psychiques anciennes. Elles exposent à une nouvelle forme d’asservissement psychologique, plus subtile, mais tout aussi malfaisante et destructrice.

Nouvelles formes de spiritualité et dérives doctrinaires : éléments de définition

Pour prévenir la dérive sectaire post-PN, comprendre la vulnérabilité psychique d’une victime de manipulation perverse est essentiel. Néanmoins, toutes les personnes sont concernées par ce phénomène d’aliénation mentale par la pratique spirituelle dont la hausse constante inquiète les autorités. La Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (MIVILUDES) explique qu’elles se caractérisent “par la mise en œuvre […] de pressions ou de techniques ayant pour but de créer, de maintenir ou d’exploiter chez une personne un état de sujétion psychologique ou physique, la privant d’une partie de son libre arbitre, avec des conséquences dommageables.” Elle précise que cette stratégie peut être menée par une personne isolée.

Les nouvelles pratiques spirituelles sont particulièrement problématiques. Elles qui se veulent détachées de tout dogme sont aujourd’hui monnaie courante. Il n’est pas rare d’entendre les gens déclarer avoir recours à des “soins énergétiques”, partir en “retraite transcendantale” ou encore bénéficier de guidance pour visiter leurs vies antérieures afin de comprendre leurs blocages actuels. Les librairies, y compris de grande distribution, arborent souvent un grand rayon ésotérique qui vend des cartes d’oracle ou de tarot divinatoire, de l’encens, des pendules ou des manuels expliquant comment devenir magnétiseur ou sorcière. Ce qui est sûr, c’est que l’engouement est phénoménal et le marché, juteux. Pourtant, cette ouverture spirituelle massive est aussi corrélée avec une hausse des signalements à la MIVILUDES. 

 

Comme elle le déclare dans son rapport d’activité 2022-2024 : “Ce ne sont pas les croyances elles-mêmes, mais leur instrumentalisation, à des fins de manipulation, qui caractérise les dérives sectaires”. Et c’est là que les séquelles laissées par l’emprise sentimentale sont une véritable aubaine pour ceux qui aiment l’argent facile, la flatterie à leur ego et s’en prennent donc aux plus fragilisés.

Victimes de PN et propension à l’aliénation spirituelle

Les personnes ayant échappé à un pervers narcissique sont des proies de choix autant pour les vautours sentimentaux que pour les arnaqueurs.

Après les abus émotionnels, un terrain psychique fragilisé

Ce qui rend les victimes de manipulateurs si attractives pour les individus malhonnêtes, c’est que d’une part, elles sont épuisées psychologiquement et physiquement, et d’autre part, elles portent en elles les schémas comportementaux propices au contrôle coercitif. En effet, depuis toujours et pour toujours, elles sont sujettes à supporter la domination mieux que d’autres. Après avoir échappé à l’enfer de ce diable de PN, se renforcer intérieurement pour justement ne plus tomber dans un fonctionnement répétitif et délétère est l’objectif principal. Pourtant, sortir d’une relation avec un manipulateur pervers ne signifie pas retrouver immédiatement une stabilité, ni même être vacciné à vie contre toute forme de techniques manipulatoires, bien au contraire. Parmi les stigmates laissés par la violence psychique subie, l’altération de l’estime de soi, la perte de confiance dans ses propres perceptions et la difficulté à se penser comme sujet autonome forment le lit des dérives sectaires. La blessure narcissique est au cœur de ce terrain fragilisé. À l’instar d’un passage secret, la trouver, c’est accéder au cœur de la forteresse. Pour des individus mal intentionnés, c’est la configuration idéale pour mener une campagne d’envahissement.

Quand l’urgence de colmater la blessure psychique donne foi au miracle

Rabaissée, culpabilisée, dévalorisée de manière répétitive, la victime a vu son identité psychique se crisper autour d’une faille ouverte, dans laquelle s’engouffrent le doute  de soi et la honte. Même une fois la relation toxique rompue, cette brèche intérieure persiste, alimentant un besoin impérieux de réparation, de validation externe et de restauration de sa valeur propre. L’urgence de colmater cette fragilité devient alors un moteur puissant. La souffrance non élaborée pousse à rechercher des réponses rapides, des solutions immédiates, capables d’effacer la douleur sans avoir à en traverser l’épaisseur. C’est ce besoin vital qui expose à croire aux promesses séduisantes de guérison, qu’elles soient psychologiques, spirituelles ou énergétiques. La dépendance affective, encore centrale après une rupture avec un vampire sentimental, constitue un facteur aggravant. Habituée à une relation marquée par la domination, la victime peut chercher inconsciemment une nouvelle figure d’attachement idéalisée, perçue comme rassurante et toute-puissante. Ce besoin de trouver un autre capable de combler les carences crée une vulnérabilité extrême aux nouvelles formes d’emprise, même lorsqu’elles se présentent sous des traits apparemment bienveillants. Pour autant, reconnaître l’existence de ce terrain psychique fragilisé n’est pas un aveu de faiblesse : c’est le premier acte de lucidité nécessaire pour empêcher que la blessure d’hier se transforme en prison de demain.

Médiums, énergéticiens et “thérapeutes parallèles” : les passeurs vers la dérive sectaire post-PN

Lorsque l’on est blessé, on ne veut qu’une chose : guérir au plus vite et de préférence, sans effort. Or, la psychothérapie demande du temps et de l’engagement. Ce n’est pas le psychologue qui travaille, c’est le patient. Et ce n’est pas une baguette magique qui vous transforme en une nouvelle personne en 3 séances. Autrement dit, cette voie n’est pas celle  de la facilité. C’est donc bien plus séduisant de s’allonger sur une table et de laisser le marabout s’occuper du “problème” sans en être acteur.

Des résultats ? Et si c’était l’effet de la prise en charge ?

C’est parce qu’ils l’ont bien compris que les coachs anti-PN ont construit leur offre marketing sur la réticence des victimes à se mobiliser encore pour leur reconstruction psychique. Pour les guérisseurs magiciens, c’est un peu plus compliqué, car le but pécuniaire est caché. De plus, certains sont réellement convaincus des résultats qu’ils pensent apporter. Un grand nombre de patients sont d’ailleurs ravis de leurs prestations. Qu’il s’agisse du bien connu “effet de la prise en charge” (dit aussi “effet contextuel”), c’est-à-dire une sorte d’effet placebo découlant uniquement de la qualité de la relation entre soignant et soigné, ou d’un don surnaturel, si le mieux-être est au rendez-vous, très bien ! Malheureusement, tous les pseudothérapeutes n’ont pas d’intentions louables et ne s’arrêtent donc pas au soulagement de ceux qu’il les consultent.

Flatterie et promesses : l’éternelle recette pour appâter le futur fidèle

La quête de sens, de réparation ou simplement d’apaisement immédiat devient une nécessité psychique lorsque l’on sort du brouillard de l’emprise. C’est précisément ce besoin vital qui est ciblé par certaines pratiques dites “alternatives” ou “complémentaires”, dans lesquels médiums, énergéticiens et prétendus “thérapeutes de l’âme” se présentent comme des sauveurs. Le discours est souvent séduisant : il promet une “purification”, une “guérison énergétique”, voire une “ascension spirituelle” sans douleur ni conflit intérieur. La flatterie narcissique est immédiate : la victime est décrite comme une “vieille âme”, une “éveillée” ou une “élue”, renforçant ainsi son besoin inconscient de reconnaissance et d’exceptionnalité.

Les flammes jumelles : la relation toxique avec un PN version spiritualité

Parmi ces pièges psychiques, le concept de “flammes jumelles”, plus tendance que l’”âme sœur”, s’avère particulièrement dangereux pour les anciennes proies de MPN. Sous couvert d’une quête amoureuse supérieure, il enferme la victime dans un rapport à l’autre obsessionnel, justifiant la souffrance, l’absence de réciprocité et même les violences conjugales comme des “étapes karmiques” nécessaires. Ce discours valorise la dépendance émotionnelle, la confusion affective et l’autoculpabilisation, recréant une dynamique d’emprise quasi identique à celle vécue avec un pervers narcissique. La culpabilisation, élément indispensable à la manipulation, est renforcée par la croyance selon laquelle l’âme de la victime aurait elle-même choisi cette incarnation pour vivre cette relation toxique afin d’en tirer une leçon ou pire, expier une terrible faute commise dans une autre vie ou par un aïeul lointain.

La bienveillance de façade des charlatans spirituels et autres gourous

Derrière ces apparences bienveillantes du guide spirituel, les mécanismes d’emprise psychologique se mettent rapidement en place. La confiance est captée, la pensée critique doucement anesthésiée à grand coup de “c’est votre ego qui résiste”, l’isolement des sceptiques subtilement encouragé. Sous prétexte de protéger la victime des énergies négatives, des attaques du “bas astral”, de l’influence de son entourage terre-à-terre qui l’écarte de sa “mission de vie”, ces praticiens installent une dépendance insidieuse. La proie se retrouve peu à peu privée de ses propres repères psychiques, incapable de penser par elle-même dans cet univers intangible qui emploie un langage aux consonances mi-religieuses, mi-scientifiques, mêlant volontiers les termes d’”être de lumière” et de physique quantique. La dynamique d’emprise repose donc toujours sur le même triptyque : séduire, isoler, dominer. Que ce soit sous les traits d’un pervers narcissique ou d’un “guérisseur spirituel”, la structure psychique du lien reste identique : la dépossession progressive du sujet de son pouvoir de penser, de ressentir et d’agir par lui-même.

Restaurer son intégrité psychique pour se protéger des dérives cultuelles

Se libérer des dynamiques d’emprise ne repose pas sur la méfiance permanente envers l’extérieur, mais sur la consolidation de son espace psychique intérieur. La première étape consiste à réhabiliter le doute. Loin d’être un signe de faiblesse, la capacité à remettre en question, à interroger, à suspendre son adhésion immédiate est une manifestation fondamentale de la pensée critique. Se méfier des promesses de guérison immédiate, des discours totalisants et des figures idéalisées constitue un geste de protection psychique indispensable. Il s’agit également de s’ancrer dans la réalité, même si elle est complexe, imparfaite et parfois frustrante. La vraie réparation n’est ni magique ni spectaculaire. Elle est progressive, faite de petits ajustements intérieurs, de reconquêtes discrètes, mais durables de son pouvoir d’agir et de penser. Refuser les discours simplistes et les solutions miracles, c’est accepter de traverser le chemin exigeant de l’élaboration psychique, là où se reconstruit véritablement l’estime de soi. Enfin, choisir un cadre thérapeutique rigoureux est essentiel. Un psychologue détenteur du titre protégé par l’État est en mesure d’offrir un espace sécurisé pour explorer les blessures narcissiques sans en ajouter d’autres. Un véritable accompagnement psychologique ne cherche pas à séduire, à sauver, ni à dominer : il vise à restaurer la capacité du sujet à se penser lui-même, à habiter sa propre vie, sans dépendre d’un autre idéalisé. Se protéger de l’emprise, ce n’est pas ériger des murs de méfiance : c’est construire, patiemment, une assise intérieure suffisamment stable pour ne plus avoir besoin de croire aux mirages.

La dérive sectaire post-PN prolonge insidieusement les séquelles de la relation toxique. Se libérer d’un manipulateur pervers est une victoire, mais ce n’est jamais la fin du chemin. La blessure narcissique laissée par l’emprise constitue un terrain fragile, exposé à d’autres formes de domination, plus subtiles et sournoises. Sous les traits d’un médium, d’un énergéticien ou d’un “guide spirituel”, la promesse d’une réparation rapide peut devenir une nouvelle forme d’assujettissement psychologique, exploitant à nouveau la faille ancienne. La véritable reconstruction passe par un travail intérieur exigeant : accepter l’incertitude, restaurer l’estime de soi, et s’ancrer dans une réalité complexe, mais vivable. Elle ne peut s’opérer que dans un cadre thérapeutique rigoureux, fondé sur la connaissance clinique, la déontologie et le respect inconditionnel de la subjectivité de la personne. Il ne s’agit pas de craindre l’autre, mais d’apprendre à ne plus remettre son pouvoir psychique entre des mains qui promettent trop et exigent toujours plus. Renoncer aux mirages, c’est faire le choix courageux de se réapproprier sa vie.