Épisode 2 : La manipulation ordinaire

LE COUPLE ET SES DÉBOIRES :

LA MANIPULATION ORDINAIRE

1 Il était une fois dans le couple…

Trente ans après les mouvements sociaux qui ont conduit à la libération des mœurs, l’évolution du statut de la femme semble avoir porté ses fruits. L’aménagement de textes législatifs, l’organisation d’associations de soutien aux victimes et la mise en place de numéros verts ont permis peu à peu une véritable prise de conscience des éventuelles culpabilités au sein du couple (telle la violence conjugale). Aujourd’hui, les victimes parlent parce qu’elles savent qu’elles seront entendues. Il y a quelques années encore, si une femme avait qualifié son compagnon de pervers narcissique, en décrivant la violence morale et/ou physique qui s’y rattache, on l’aurait prise pour une extravagante, ou une « hystérique ». Le terme même de « pervers narcissique » aurait laissé perplexe plus d’un interlocuteur…

Aujourd’hui, tout est différent. Le mécanisme social qui s’est mis en route avec la reconnaissance de ces situations produit un effet boule de neige : les lois libèrent la parole, laquelle attire l’attention et l’intérêt de la société qui, à son tour, veille progressivement à ce que ces maltraitances soient punies. Cependant, une meilleure compréhension de ces phénomènes ne doit pas pour autant les faire tomber dans la désuétude. Il faut donc continuer d’en parler, car seul le maintien d’une sensibilité et d’une écoute attentive à l’égard de ces problèmes portera à les éviter. À l’inverse, l’excès de « publicité » risquerait de favoriser une « judiciarisation » de la vie privée ou de voir des pervers narcissiques à tous les angles de rues.

En ce début de XXIe siècle, le contexte économique et social rend la compétition croissante et omniprésente dans notre vie quotidienne et celle-ci a évidemment une incidence sur les relations amoureuses. L’autre est vu comme un antagoniste à surpasser. Le Moi est souverain, exalté. L’individualisme atteint des sommets.

Certaines situations qui pouvaient passer jusqu’alors inaperçues au sein des foyers remontent ainsi plus facilement à la surface aujourd’hui. Les femmes osent s’exprimer ; la « visibilité » est accrue.

Qu’est-ce qu’une famille ?

La définition du couple est aussi floue, de nos jours, que celle du mot « famille ». Cette dernière a d’abord longtemps été de type « patriarcal », avec un homme dominant à sa tête et plusieurs foyers rattachés : le père et la mère, les enfants et leurs conjoints, les petits-enfants. Le couple était alors plus encadré parce qu’au centre même de la famille. L’intimité était peu respectée, la vie commune générant une grande promiscuité : on vivait souvent en groupe, dans de grandes maisons familiales. Cette structure avait des effets directs sur les époux : tout d’abord, la famille consistant en un groupe compact, cette deuxième « enveloppe » autour du couple, comme une coque aussi protectrice que contraignante, avait pour effet de le rendre plus solide (par la force des choses, on osait moins le défaire). D’autre part, le patriarche, avec son rôle de « dirigeant » aux

commandes du groupe familial, représentait un pouvoir externe au couple, qui pourtant influait sur celui-ci. Le couple, en somme, devait céder à certains compromis ; il était partiellement soumis à une autorité tierce, voire à un véritable joug. Mais les décisions étaient prises par le père, en tant que chef de la famille. Enfin, la promiscuité de cette vie empêchait souvent le dialogue entre les époux, ou l’entravait tout du moins.

Le couple sous régime patriarcal suivait donc un rythme strictement lié à cette façon de vivre. Georges et Aline, retraités, racontent leur expérience :

«  Nous nous sommes rencontrés à un bal de 14-Juillet, sur la place du village où nous habitions tous deux, dans le Cher. Je venais de terminer mon service militaire et je m’apprêtais à prendre ma place aux côtés de mon père dans son exploitation viticole, raconte Georges. Aline était très jolie. Elle portait une robe jaune pâle ce jour-là, au bal ; je me souviens très bien ! »

«   Lui aussi était beau…, poursuit Aline. On s’est mariés au bout de trois mois. Nous étions si amoureux que nous ne voulions pas attendre, et puis, comme j’habitais à trente kilomètres de là et que Georges avait beaucoup de travail, on a préféré fonder rapidement une famille. Je suis allée vivre au Domaine. On l’appelle comme ça parce que c’est une très grande maison qui domine les vignobles appartenant à la famille de Georges. Il est le fils cadet de trois enfants. Sa sœur n’était pas mariée ; son frère aîné vivait au Domaine avec sa femme. Nous étions logés dans les combles, aménagés pour l’occasion et transformés en mini-appartement. Nous y sommes restés jusqu’à la naissance de notre deuxième enfant, puis nous avons pris une maison dans le village, mais j’ai un très bon souvenir de ces années ; ça tenait chaud au cœur, tout cet entourage. »

Dans les années 1950, à cette famille large (mais non « élargie » comme elle peut l’être aujourd’hui…) a succédé la famille de type « conjugal », aussi nommée famille « nucléaire1 », soit un noyau familial généralement constitué du père, de la mère, et des enfants.

«  Nos enfants, eux, ont fait des études, dit Aline, toute fière. Quand ils se sont mariés, ils sont partis vivre en ville. Ils n’auraient jamais envisagé de vivre avec nous, et c’est normal : les jeunes d’aujourd’hui ont besoin qu’on les laisse tranquilles. Ils ne veulent plus être surveillés comme nous l’étions. C’est l’évolution qui veut ça, tout change. On n’y peut rien. »

Dans la famille conjugale, le lien entre les époux était assuré par le mariage et, si l’homme, encore doté du statut de chef de famille, travaillait, la femme restait au foyer, pour élever les enfants.

Ce modèle « traditionnel » est cependant aujourd’hui dépassé. Dorénavant, la famille existe sous toutes les configurations possibles et imaginables : recomposée, monoparentale, etc. Il n’existe plus un modèle, fixe et précis. Pour le sociologue François de Singly, une définition actuelle de la famille serait « un collectif intime »… D’après lui, trois grands changements ont jalonné cette évolution : tout d’abord, la fin de la toute-puissance paternelle avec l’élimination du concept de

«   chef de famille », en 1970 – les mères sont alors reconnues en tant que « parent », l’autorité du père n’étant plus seule et souveraine ; puis, en 1999, la reconnaissance des couples homosexuels et la création du Pacs ; enfin, en 2000, l’énonciation du principe selon lequel les enfants sont des «  personnes » au même titre que les adultes.

Avec l’évolution des mœurs et des mentalités, les lois changent, et réciproquement.

Marc et Sophie ont choisi de ne pas se marier mais de souscrire au Pacs. Sophie en parle avec enthousiasme : « C’est bien mieux que le mariage, trop rigide pour nous. On sait que l’on pourra se séparer sans avoir à faire des démarches interminables et compliquées si notre couple ne marche pas et, en même temps, nous sommes liés, unis par un pacte concret, qui nous protège chacun. »

«  Jamais je n’aurais voulu d’un mariage classique, dit Marc. Ça m’aurait trop angoissé ! Le Pacs, pour moi, c’est vraiment un maximum ! Mais je suis d’accord avec Sophie, il faut un accord qui cadre la relation, sinon c’est trop facile, on peut faire n’importe quoi.»

«  Oui, confirme Sophie. Et si tout se passe bien, nous avons l’intention de faire un enfant d’ici deux ou trois ans, mais il faut d’abord que Marc passe en contrat à durée indéterminée dans son entreprise », ajoute-t-elle en souriant.

Suite…

Pascal Couderc Psychanalyste, psychologue clinicien à Paris et Montpellier

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