La marionnette du pervers narcissique

Sur cette scène de théâtre qu’est la vie, le manipulateur se meut avec aisance, sûr de son fait. Il n’a pas grand-chose à perdre et tout à gagner. Il est habité par son personnage, il se déploie avec brio. Affable et séducteur, tout à vous… soudain absent, il crée un manque, vous attachant à lui. Tantôt jovial, serviable, tantôt revêche, agressif.Le geste ultime, c’est le rejet de la partenaire, vidée de toute énergie et surtout, des qualités qui avaient attiré le pervers narcissique : la gaieté, l’optimisme généreux et… la capacité qu’elle avait à l’aimer, lui.

 

Les phases de l’entreprise

Séduction, invasion, destruction sont les trois campagnes successives que mène le manipulateur.

La phase de séduction est un petit chef-d’œuvre en soi. Pas une bavure ; un travail d’artiste, provenant d’un homme charmant, aux manières exquises. Il s’agit en l’occurrence de retenir l’attention d’une femme. L’un des buts du manipulateur  est d’anesthésier sa cible en la fascinant. C’est le serpent qui siffle doucement : « Aie confiance… » Extérieurement, il semble très chaleureux.

De toute évidence, lorsque l’on cherche à séduire, on essaie de montrer les meilleurs côtés de soi, de se mettre en valeur. Le fait de vouloir séduire n’est aucunement une faute.

Ce qui caractérise le pervers narcissique, c’est que dès la phase de séduction – et toute histoire d’amour en a une – il ment.

L’enjeu n’est pas de s’offrir sous son meilleur jour, mais de présenter une image factice de lui. Il a « une autre idée derrière la tête », il joue un rôle, calcule et anticipe – déjà – les résultats qu’il escompte.
En même temps, il  éprouve déjà un certain mépris pour sa victime. Il ne ressent rien d’autre, lui ; il n’est pas vulnérable, comme on l’est normalement quand on tente de plaire. Sa vraie personnalité apparaîtra plus tard : ce changement de comportement est aussi caractéristique d’un tel sujet.

Tout de suite, dès la première rencontre et au moment où il décide d’accaparer cette cible, le pmanipulateur est sûr de pouvoir y parvenir, car il ne s’arrêterait pas à une femme dépourvue de la faille dont il a besoin.

La séduction équivaut-elle toujours à une manipulation ? Non ! Mais cela laisse (pour le plus faible des deux) la porte ouverte à une éventuelle manipulation.

Jeanne, étudiante en histoire de l’art, avait rencontré Alain dans une soirée chez des amis. Il lui avait été présenté comme le célibataire en or… Avec beaucoup d’humour, il avait raconté ses années de collège. Jeanne l’avait trouvé très séduisant, elle avait adoré son regard profond, intense. Il avait parlé d’un cheval lui appartenant. Le cheval s’appelait Isahi ; Alain l’avait décrit en détaillant sa beauté, son allure majestueuse, son tempérament fougueux. Son récit envoûtait la jeune femme. La soirée s’était achevée doucement ; Jeanne rêvait déjà…

La séduction du manipulateur ou le grand jeu

Le manipulateur doit parvenir à obtenir l’admiration de la femme. Ainsi elle sentira valorisée, honorée qu’un tel homme s’intéresse à elle. C’est à travers cette admiration qu’elle va «  s’emparer » de l’exigence qu’il a à son égard : elle ne veut pas décevoir un homme qu’elle admire.

Alain avait raccompagné Jeanne jusque devant la porte de son immeuble. Elle n’avait pas osé lui demander de monter, de peur de paraître trop hardie pour un premier soir. Il n’avait pas non plus demandé le numéro de téléphone de la jeune femme. Elle dira plus tard, en consultation :

«  Je l’avais trouvé vraiment touchant, avec un tel respect pour moi, à ne pas poursuivre la soirée dans une plus grande intimité ! »

Nous voyons ici que, déjà, la femme interprète positivement tout détail touchant au manipulateur.  Elle valorise la déception : il n’est pas monté chez moi, ne m’a même pas embrassée, quelle délicatesse ! Elle est, dès ces instants, en miroir avec lui, elle transforme, convertit les faits à travers le prisme d’une interprétation bienveillante.

Le lendemain, elle avait téléphoné à son amie Sandrine, chez qui s’était déroulé le dîner. « J’ai dit à Sandrine : “Il est merveilleux…” Elle a répondu : “Je crois bien que oui !” » Ce regard social positif, cet élan approbateur, avaient conforté Jeanne dans son jugement. Plus tard, lorsqu’elle entama une relation avec Alain, dès les premiers jours, il lui avait parlé de son enfance difficile.

Le PN, fort de son succès préliminaire, cherche très vite à susciter la compassion : son objectif est également qu’elle ait « envie » de l’aimer, de s’occuper de lui. Il aura donc à cœur de se montrer « humain », avec une petite vulnérabilité (artificielle)… juste assez pour attendrir et provoquer l’élan compassionnel qui sied à tant de femmes. Il voudra solliciter le côté maternel qu’ont beaucoup d’entre elles. Lorsqu’il parle de son enfance malheureuse, il dit probablement des choses vraies, mais sans affect. Il se sert de son histoire comme d’une arme de séduction.

«  J’ai souffert, et ensuite, les femmes ne m’ont jamais assez aimé. Je suis sûr que toi, tu ne me décevras pas », dira Alain. Pour pouvoir dire, plus tard dans la relation : « Tu m’as déçu… »

Le manipulateur amène son interlocutrice à vouloir relever un défi. Face à ces déclarations, la femme pense : « Je dois, moi, le rendre heureux. ». Il place d’emblée la barre très haut. Il a un niveau d’exigence élevé, qu’elle a envie d’atteindre, alors qu’objectivement, il lui demande déjà trop.

Par la suite, la femme a en général beaucoup de mal à se défaire de cette exigence, puisque cette dernière vient d’elle, une fois induite par lui. Ces empiétements sur le libre arbitre, les choix et points de vue annoncent l’étape suivante, celle de l’envahissement, de l’invasion.

L’invasion ou l’enfermement de la victime

Pour que sa tactique fonctionne, le manipulateur doit la mener sur un double front : l’envahissement de la vie et de l’individualité de sa victime ne peut s’avérer efficace que si dans le même temps il fragilise cette dernière. Une personne en pleine possession de ses moyens risquerait d’opposer une résistance ; sa capacité de réflexion personnelle l’amènerait peut-être à voir clair dans les intentions du partenaire. Il ne suffit donc pas de s’insinuer en s’installant dans la vie de l’autre, il faut aussi confiner.

La phase d’invasion est une phase de prise de possession, d’occupation. L’homme se rend progressivement indispensable ; une relation se « noue », par le biais de multiples points d’ancrage, d’ordre économique parfois, mais surtout affectif.

Pour ce faire, la critique est l’instrument tout désigné du manipulateur. D’abord voilée, mesurée, elle s’exerce à la fois à l’égard de la victime elle-même, pour qu’elle commence à douter de ses capacités et de sa valeur, mais aussi à l’égard de certains proches, afin de l’isoler.

La vie commune marque en général le début de cet enfermement. Instinctivement, le manipulateur sait « choisir » les personnes de l’entourage qu’il lui convient d’éloigner, et celles qu’il a, au contraire, intérêt à séduire pour les mettre de son côté. Les ami(e)s les plus influents, ceux qui ont un caractère fort, et donc une capacité de jugement supérieure, seront les premiers à pâtir des critiques du pervers narcissique. La victime sera parfois « obligée » de couper les ponts avec ces fréquentations. « Untel est nul et vulgaire », « Franchement, tu vaux mieux que ça », « À mon avis, elle n’est pas franche, elle t’envie. » Ces remarques peuvent aller jusqu’à la menace pure et simple : « C’est elle ou moi, tu choisis. »

D’autres proches, en revanche, feront l’objet d’une opération de séduction menée avec patience et application. Le manipulateur sera ainsi considéré comme l’homme idéal, alors que dans le secret des murs domestiques il se montre tyrannique.

«   Je me souviens bien de ces premiers mois où nous vivions ensemble (…),  Alain m’avait convaincue de quitter ce petit logement et d’aller vivre chez lui. Le lendemain de mon arrivée définitive, j’ai eu la première déception. Il m’a demandé de laisser tous mes livres chez mes parents parce que – disait-il – la place manquait dans sa bibliothèque et qu’il “n’aimait pas les rayonnages encombrés”.

En entendant ces mots, le thérapeute ne peut s’empêcher de penser que c’est elle-même, sa personne tout entière, sa richesse intérieure que Jeanne avait commencé à mettre dans un carton ce jour-là. Le pervers narcissique cherche à appauvrir sa compagne. Il l’isole, non seulement de son entourage affectif, mais aussi de ses repères. Et en l’éloignant de ce qu’elle aime et de ceux qui l’aiment, il l’éloigne d’elle-même.

En public, par contre, le manipulateur pervers aime faire croire qu’il se sacrifie pour sa victime. Cela lui permettra, dans un deuxième temps, à la fois d’obtenir un consensus à son égard et de faire passer l’autre pour une ingrate.

La phase de destruction

La phase de destruction commence avec la souffrance consciente de la part de la victime. Le bel idéal a disparu. Le manipulateur révèle les aspects négatifs de sa personnalité. Il devient jaloux ou violent, à la fois plus distant et plus exigeant. La victime se trouve vidée de son énergie – et donc de sa substance – de par son inutile et épuisante tentative de contenter son partenaire.
Les accusations qu’il porte souvent envers elle la terrassent. Elle doute de tout, d’elle-même, en premier : il est parvenu à la convaincre qu’elle ne valait pas grand-chose, après tout. Elle est donc non seulement méprisable, mais aussi coupable de l’être ! Sa partenaire étant déprimée, elle se trouve entièrement à la merci du pervers narcissique qui va pouvoir la détruire à petit feu.

La violence physique, les coups, ne font pas toujours partie de la panoplie du manipulateur. Sa violence verbale est telle qu’elle peut largement suffire à ronger la partenaire.

L’alternance de la douceur et de l’agressivité est une caractéristique de ce genre de relation. C’est ce va-et-vient continuel entre positif et négatif qui, en premier, déstabilise la victime.

Elle est obligée de suivre un mouvement oscillatoire fort. Au bout du compte, la tête lui tourne, au sens propre comme au figuré : elle ne sait plus à quoi s’en tenir, elle hésite à juger sévèrement, puis hésite à pardonner, puis pardonne, se disant que ça ne se reproduira plus, qu’il changera, que ce n’est pas si grave…

Ce type d’homme exige beaucoup et sait pointer du doigt la moindre imperfection. L’humiliation, parfois l’intimidation et les menaces font partie de l’arsenal du pervers narcissique. Abreuvée de considérations négatives sur ses goûts et ses choix, la femme finit par vraiment douter d’elle-même.

Les insultes et la maltraitance verbale ont un rôle majeur. Il s’agit d’une arme puissante qui terrasse l’autre et le laisse sans voix. Que dire devant l’absurdité ? Il n’y a pas d’arguments, pas de défense possible. Lorsque ces scènes terribles surviennent devant les enfants, quand il y en a, elles enclenchent un processus destructeur sur toute la famille. La femme se défend comme elle peut, souvent maladroitement. Elle se débat, tente vainement de réagir. Dans d’autres cas, elle a peur, se résigne, en attendant que « ça passe ». Dans tous les cas, elle est peu à peu détruite : elle se désagrège, perd ses moyens, son assurance. Elle peut être amenée à s’interdire toute activité personnelle afin de se conformer à la volonté du manipulateur et aussi pour éviter les scènes de ménage. Le pervers narcissique aime aussi faire remarquer à sa victime qu’elle n’est pas la seule partenaire possible, qu’il pourrait trouver mieux ailleurs. Cela provoque évidemment l’angoisse de la femme : il la met sous tension. Il joue donc avec son objet comme avec une marionnette, puisqu’il induit des pensées, des réactions.

Cette période destructrice peut s’étaler sur de longs mois, voire des années, alors que la femme perd progressivement de sa substance. Certains disent qu’elle « rétrécit comme une peau de chagrin », et c’est tout à fait vrai. On assiste réellement à un amenuisement de la personne.

Pascal Couderc Psychanalyste, psychologue clinicien à Paris et Montpellier

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