Perversion narcissique

La perversion narcissique est un concept proprement français, forgé par le psychanalyste Paul-Claude Racamier dans son ouvrage Cortège conceptuel publié en 1986, puis développé dans Les Schizophrènes (1980) et Le Génie des origines (1992). Racamier y décrit un fonctionnement psychique dans lequel le sujet, incapable de faire face à ses propres conflits internes, les exporte systématiquement vers l’extérieur, c’est-à-dire vers les personnes de son entourage. Il se débarrasse de sa souffrance en la faisant porter par l’autre.

Cette opération ne relève pas d’un simple mécanisme de projection classique. Dans la perversion narcissique, l’autre n’est pas seulement le réceptacle passif d’une projection : il est activement recruté, travaillé, modelé pour devenir le dépositaire de tout ce que le sujet ne peut ni reconnaître ni élaborer en lui-même. Racamier parlait d’un « mouvement » par lequel le pervers narcissique « fait l’économie de son propre deuil en le faisant faire aux autres ».

Ce qui distingue la perversion narcissique d’autres formes de pathologie du narcissisme est la dimension active et organisée de ce fonctionnement. Le pervers narcissique ne souffre pas au sens habituel du terme : il fait souffrir, et c’est cette opération même qui stabilise son psychisme. L’autre est utilisé comme un prolongement de soi, vidé de sa propre substance, réduit à l’état d’objet. C’est le processus que Roger Dorey a décrit sous le terme d’emprise.

Il est essentiel de distinguer ce concept clinique du trouble de la personnalité narcissique tel que le définit le DSM-5 (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux). Le DSM décrit un ensemble de traits (grandiosité, besoin d’admiration, manque d’empathie) sans rendre compte de la dynamique relationnelle destructrice qui caractérise la perversion narcissique au sens de Racamier. Les deux cadres théoriques ne se superposent pas : tous les narcissiques pathologiques au sens du DSM ne sont pas des pervers narcissiques, et la perversion narcissique n’est pas un diagnostic psychiatrique officiel mais un concept psychanalytique opérant.

Cette distinction n’est pas académique. Elle a des implications cliniques directes : le traitement d’une victime de perversion narcissique ne peut pas se limiter à un travail sur les symptômes (anxiété, dépression). Il doit prendre en compte la nature spécifique de ce qui a été subi, c’est-à-dire une attaque organisée contre la capacité même du sujet à penser, désirer et exister de manière autonome.

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