La projection est un mécanisme de défense psychique théorisé par la psychanalyse depuis Freud. Elle consiste à expulser hors de soi, en l’attribuant à autrui, ce qu’on ne peut pas reconnaître comme étant à soi : une pulsion, un affect, une intention. Tout être humain projette de manière ponctuelle. Ce qui distingue le fonctionnement pervers narcissique, c’est la massivité et la systématicité de la projection, qui devient un mode permanent de gestion de la réalité psychique.
Concrètement, cela donne lieu à des accusations qui désorientent la victime : c’est l’infidèle qui accuse son partenaire d’infidélité, le manipulateur qui accuse l’autre de manipulation, l’agresseur qui se présente comme victime. La victime, qui sait n’avoir rien fait de ce dont elle est accusée, cherche à se défendre, à prouver, à rétablir la vérité. Mais cette défense est précisément le piège : le pervers narcissique ne cherche pas à savoir, il cherche à déposer en l’autre ce qu’il ne supporte pas en lui-même.
Sur le plan clinique, la projection chez le pervers narcissique est si puissante que le sujet finit par croire à ses propres accusations. Il ne ment pas au sens habituel du terme : il vit subjectivement ce qu’il dit, parce que l’évacuation psychique du contenu projeté est totale. Cela explique pourquoi ces personnes peuvent jurer leur bonne foi avec une conviction absolue, et passer des tests de sincérité apparente. Le mensonge ne se situe pas à un niveau de représentation consciente que l’on pourrait questionner.
Pour la victime, comprendre la projection a un effet libérateur. Elle cesse de chercher à se justifier d’accusations qui ne la concernent pas, et commence à entendre ces accusations comme des révélations sur l’autre : ce dont elle est accusée est souvent une description précise de ce que fait l’agresseur. Cette inversion de lecture, simple en apparence, demande un travail thérapeutique pour s’installer, parce qu’elle suppose d’avoir d’abord récupéré une assise narcissique propre, capable de résister à la prise.