Dans les familles dysfonctionnelles organisées autour d’un parent présentant une perversion narcissique, les enfants se voient attribuer des rôles rigides qui ne correspondent pas à ce qu’ils sont, mais à la fonction qu’ils remplissent dans l’économie psychique du parent.
Le bouc émissaire est l’enfant sur lequel se concentrent les reproches, les critiques et les punitions. Il est désigné comme le « problème » de la famille : trop sensible, trop rebelle, trop différent. En réalité, il est souvent celui qui, par sa sensibilité même, perçoit le dysfonctionnement familial et y réagit, ce qui le rend menaçant pour le système. Le parent narcissique a besoin de ce réceptacle pour y déverser sa propre inadéquation : tant que le « problème » est localisé dans cet enfant, le reste de la famille peut maintenir l’illusion de normalité.
L’enfant doré (golden child) occupe la position inverse : il est le favori, celui qui peut ne rien faire de mal, celui dont les réussites sont exhibées comme des trophées. Mais cette idéalisation n’est pas de l’amour. L’enfant doré est un prolongement narcissique du parent : il est aimé non pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il représente. Il vit sous la pression permanente de correspondre à une image, et perd progressivement le contact avec ses propres désirs et besoins.
Ces deux positions sont des prisons. Le bouc émissaire grandit avec la conviction d’être défectueux. L’enfant doré grandit avec un faux self construit pour plaire. Les deux deviennent, à l’âge adulte, des proies potentielles pour d’autres manipulateurs, parce que ni l’un ni l’autre n’a pu développer un narcissisme sain et autonome. Le travail thérapeutique consiste à identifier ces rôles, à comprendre qu’ils ont été assignés et non choisis, et à construire une identité qui ne soit plus tributaire de la place imposée par le parent.