Le discours confusionnant désigne ce mode de parole décousu, contradictoire et délibérément hors-sujet, que déploie un pervers narcissique chaque fois qu’une discussion menace de mettre en cause sa responsabilité ou d’aboutir à une conclusion qui ne lui convient pas. Ce phénomène, observé dans toutes les configurations de relation perverse narcissique, mérite d’être nommé avec précision parce qu’il constitue l’un des principaux mécanismes par lesquels la victime est empêchée de penser clairement ce qu’elle vit.
Le psychanalyste Harold Searles avait identifié ce type de fonctionnement dans son article fondateur de 1959 intitulé L’effort pour rendre l’autre fou, où il décrivait comment certains sujets déploient un discours destiné non à communiquer mais à désorganiser la pensée de l’interlocuteur. Gregory Bateson, dans ses travaux sur le double bind, avait mis en lumière des mécanismes apparentés. Paul-Claude Racamier, du côté français, a montré comment la confusion devient une stratégie organisée chez le pervers narcissique, comme une atmosphère relationnelle plutôt que comme une maladresse occasionnelle.
Les manifestations cliniques sont reconnaissables. Lorsque la victime tente d’aborder un sujet précis (un comportement inacceptable, une demande de clarification, une expression de besoin), le pervers narcissique ne répond pas au point posé. Il introduit immédiatement des éléments sans rapport, change brusquement de thème, contredit sans difficulté ce qu’il a dit quelques minutes plus tôt, invoque des événements anciens hors sujet, déforme les propos de la victime, retourne la question contre elle. Une discussion qui aurait dû tenir en vingt minutes s’étire sur des heures sans progresser, et finit par l’épuisement de l’interlocuteur, qui souvent s’excuse pour quelque chose qu’il n’a pas fait, simplement pour que la conversation cesse.
L’efficacité du discours confusionnant tient à plusieurs ressorts simultanés. Il empêche d’aboutir à une conclusion, donc à toute prise de responsabilité. Il épuise au point que la victime renonce progressivement à exprimer ses besoins. Il installe une confusion durable sur les faits eux-mêmes, qui prépare le terrain pour des séances ultérieures de gaslighting. Il déplace insensiblement la charge de la preuve : c’est la victime qui doit prouver, justifier, démontrer, là où l’agresseur se contente de noyer le poisson. Reconnaître le mécanisme libère d’une attente illusoire. Il n’est pas possible de mener une discussion rationnelle avec un pervers narcissique sur un sujet qui touche à sa responsabilité, parce que le dialogue n’est pas son objet : c’est précisément cette absence d’objet qui définit la perversion narcissique de la communication. La règle pratique qui en découle est nette : sortir de la conversation dès que le mouvement confusionnant s’amorce. Pas de tentative de remettre les choses dans l’ordre, pas de demande de cohérence logique. La conversation a été perdue dès l’instant où le glissement a commencé.