Le pervers narcissique ne fonctionne presque jamais seul. Sa stratégie d’emprise mobilise habituellement plusieurs personnes de son entourage qu’il transforme en relais, en messagers, en témoins ou en juges, à l’insu le plus souvent des intéressés eux-mêmes. Cette instrumentalisation systématique de tiers constitue une dimension structurelle de la perversion narcissique, déjà identifiée par Paul-Claude Racamier dans son analyse du mouvement pervers, et développée depuis dans la littérature clinique française.
Les tiers ainsi mobilisés se répartissent en plusieurs configurations. Certains sont des personnes de bonne foi à qui le pervers narcissique a soigneusement préparé un récit dans lequel il apparaît comme victime ou comme partenaire patient. Persuadés d’aider quelqu’un en souffrance, ces tiers transmettent des messages à la victime véritable, lui adressent des reproches, font pression pour qu’elle revienne, sans soupçonner qu’ils participent à une opération de capture. D’autres tiers sont plus conscients : ils jouent un rôle de complicité active par intérêt, par identification avec l’agresseur, ou par peur de devenir eux-mêmes des cibles. Plus rarement, certains tiers sont eux-mêmes en relation d’emprise avec le pervers narcissique principal, et reproduisent ce qu’on attend d’eux sans accès à leur jugement propre.
La dynamique des tiers instrumentalisés produit des effets considérables sur la victime. Pendant la relation, ils consolident la version de l’agresseur et invalident les perceptions de la personne ciblée, qui se trouve confrontée non plus à un seul interlocuteur mais à un récit collectif où elle apparaît comme défaillante. Après la rupture, ces tiers deviennent les canaux par lesquels la pression continue de s’exercer : appels insistants, messages culpabilisants, transmission d’informations sur l’état supposé de l’ex-partenaire, tentatives de médiation déguisées. La victime peut se retrouver à devoir gérer plusieurs sources de pression simultanées, dont certaines émanent de personnes qu’elle aimait profondément avant la séparation.
Reconnaître la fonction de relais de certains proches dans le dispositif d’emprise est une étape difficile mais nécessaire de la sortie. Elle implique parfois une mise à distance temporaire ou définitive de membres du cercle qu’on aurait souhaité conserver, ce qui ajoute une perte au coût déjà élevé de la séparation. La règle clinique est cependant nette : toute personne qui maintient un canal vers l’agresseur et qui transmet des informations dans un sens ou dans l’autre fait partie du dispositif d’emprise pendant la durée de cette transmission, indépendamment de ses intentions conscientes. Le no contact, dans sa version la plus protectrice, inclut ces relais. Cette extension de la mise à distance n’est pas une radicalité gratuite mais une hygiène psychique nécessaire au temps de la reconstruction.