Épisode 9 : Petits crimes ordinaires : les ficelles de la manipulation

Disputes et agressivité

La querelle, si elle rentre dans certaines limites, est profitable à toute relation, qu’il s’agisse ou non d’un couple. Elle permet d’exprimer ses sentiments et, éventuellement, d’écouter ceux de l’autre. Grâce à la dispute, les problèmes importants sont soulevés, exposés. On peut donc en parler, trouver des solutions. Sans discussion, pas d’issue. La rancune s’installe, les quiproquos se multiplient. La confrontation « dépoussière » la relation. Beaucoup disent que cela la rend « vivante ». Le terme est exact, puisque la vie, c’est ce qui évolue, change, s’adapte.

Certains craignent que des disputes trop violentes ne laissent des séquelles et ne détruisent la relation, tel un mal qui rongerait le corps. Ils ou elles évitent alors tout affrontement… et passent à côté d’une vérité, celle de ce qui se joue à l’intérieur de leur couple. D’autres, au contraire, utilisent la querelle à tout-va, comme moyen de communication avec leur partenaire. De même que l’absence de conflit « visible », les disputes incessantes cachent la vraie substance d’une relation. Ainsi, point trop n’en faut… mais il convient de ne pas renoncer à s’exprimer, au risque de ne pas être d’accord ou de susciter des réactions vives. L’important est que dispute ne rime pas avec violence.

La querelle, quoi qu’il en soit, est inévitable. L’a-conflictualité représente une illusion et la phobie du conflit a des effets destructeurs sur la relation, alors minée en profondeur par une entente de façade.

Le conflit constructif

Le conflit constructif se déroule de telle sorte qu’il permet à chacun de prendre connaissance du problème, d’après la vision qu’en a le partenaire. Il offre la possibilité de se confronter sans violence pour trouver un terrain d’entente, des solutions. Il s’agit donc d’une communication positive, puisqu’elle vise à améliorer une situation. Chacun fait un effort pour comprendre l’autre et, quoi qu’il en soit, cette confrontation n’est pas un affrontement. Il ne s’agit ni de blesser ni de dominer. La dispute a alors des effets bénéfiques : elle permet de mettre « les choses au clair », elle pacifie presque toujours et permet d’évacuer des tensions.

Le conflit constructif est donc une sorte de négociation, et nombre de couples y parviennent très bien. Certains, au contraire, pas du tout.

Le conflit destructeur

C’est celui, notamment, qu’utilise le manipulateur. Il ne sert qu’à asseoir son pouvoir sur l’autre, à le détruire. Il ne vise ni à améliorer les rapports, ni à trouver des solutions. Au contraire, il envenime et creuse les plaies. Souvent celui ou celle qui manipule « utilise » la dispute pour mettre le partenaire face à ses contradictions… et la querelle se clôture par une sentence qui tombe tel un couperet.

« Nous nous disputons assez souvent, confie Sonia. Et ces prises de bec ne résolvent rien, au contraire. Ce sont des affrontements stériles. J’ai l’impression que certaines fois nous ne savons pas nous-mêmes pourquoi nous nous disputons. C’est devenu un rite. Une mauvaise habitude. Après, je suis encore plus en colère contre mon mari qu’avant la dispute, parce que cela se termine invariablement par un : “Tu vois, tu ne veux rien entendre” de sa part.

Je ne sais pas bien me défendre. Lui, il s’y prend mieux ; il arrive toujours à démontrer que j’ai tort. Et il enfonce le clou, comme on dit, en me faisant passer pour une incapable. Je ne sais jamais quoi répondre. Plus j’essaie, plus je suis maladroite. Et, alors que la dispute a pu démarrer à cause d’une banalité, je me retrouve accusée de tous les maux. Je n’ose plus rien dire…

Pas plus tard qu’hier, je me suis trompée d’heure pour un rendez-vous que nous avions après le bureau. J’étais convaincue que nous avions convenu de nous retrouver à dix-neuf heures. Mon mari a juré qu’il avait dit dix-huit heures trente. Il en a fait un drame, finissant par affirmer que, de toute façon, je ne suis qu’une étourdie, jamais à l’heure, que je ne prête pas attention à ce qu’il dit, que je n’arriverai à rien comme ça, que je suis égoïste, etc. Et je sais déjà que même une dispute anodine comme celle-ci va laisser des traces : quand un autre rendez-vous commun se présentera, il dira par avance : “Et cette fois essaie d’être à l’heure !” »

Le dénigrement et la généralisation pointent leur nez. Le manipulateur n’a pas son pareil pour accuser l’autre de ce dont il ou elle est justement responsable : le manque de communication. Il ou elle ne se dévoile pas, mais amène l’interlocuteur à le faire, ce qui a pour résultat de mettre le ou la partenaire automatiquement en faute. Après ces manœuvres, le manipulateur signe la « fin de séance » par la conclusion qui lui donne l’avantage, puis se retire en esquivant : « Bon, arrêtons là, j’ai du travail, moi. » De telles allusions en fin de phrase sont typiques d’une manipulation ; elles font l’effet d’un coup de griffe final sans que la personne agressée n’ait le temps de réagir, ni les moyens. L’autre est déjà parti. Le partenaire le moins « fort » reste seul avec les offenses entendues. La dispute est donc un terrain privilégié pour celui qui manipule, et il la provoque souvent, de façon détournée, presque banale. L’autre « ne voit rien venir », et se retrouve au beau milieu d’une violente altercation sans en avoir eu l’intention ni même sans en avoir perçu les prémices. Au fil du temps, la crainte de ces moments de crise s’intensifie et, au lieu de trouver des moyens de les neutraliser, le plus vulnérable des deux ne s’attache qu’à les éviter à tout prix. Cela l’amène à faire de plus en plus de concessions, à supporter pour ne pas devoir affronter des scènes violentes. Sentant cette vulnérabilité, le manipulateur « en profite » ; il ou elle réitère ses agressions et accentue leur intensité, car la soumission de l’autre n’est jamais assez grande : elle lui est nécessaire et l’agace tout à la fois. Dans les couples où le composant agressif n’est pas un vrai pervers narcissique, mais tout simplement quelqu’un qui essaie de dominer (il s’agit souvent des femmes : la femme manipule beaucoup plus, dans le couple « ordinaire », que l’homme !), les disputes ne changent rien, mais le couple « s’habitue » à ces affrontements périodiques. Si, en revanche, les disputes s’expriment avec trop de violence, éventuellement des insultes, voire des coups, alors la querelle laisse une trace qui est plus qu’une simple cicatrice : c’est, au moins pour l’un des deux, une blessure qui ne se refermera pas et qui creusera un fossé avec le ou la partenaire.

Lorsque le conjoint agressé possède des ressources de défense, cela le fait réagir. À son tour, il ou elle répond à l’unisson. Face à un manipulateur, cela est peine perdue et risque même d’augmenter son agressivité. Face à un partenaire simplement irritable, cela peut permettre de « le remettre à sa place », en signifiant que la guerre ne profite jamais à personne. Chacun réagit selon son caractère ; certains se ferment et accumulent du ressentiment ou « passent à autre chose » afin de fuir la gêne provoquée par la dispute et leur sentiment d’incapacité à la résoudre.

Le mieux serait, évidemment, d’être capable d’adopter, si querelle il doit y avoir, une démarche constructive, ce qui est improbable lorsque l’un des deux manipule l’autre, et impossible lorsque cette manipulation est systématique.

Quelques instruments de manipulation

Tout le monde manipule tout le monde, mais à des degrés très diversifiés, comme le sont toutes les nuances de la palette des relations amoureuses.

Alors que chez le pervers narcissique la manipulation est systématique et constitue le pivot de la relation, elle est sporadique, occasionnelle, chez la plupart des couples. La différence entre la manipulation ordinaire (chantage, culpabilisation, mensonge, dévalorisation, dénigrement, mise en dépendance, etc.) et celle mise en œuvre par le pervers narcissique réside dans le rythme et l’intensité avec lesquels elle est appliquée, plus que dans le mode de manipulation lui-même, bien que certains types de manipulation soient plus pervers que d’autres, tel le dénigrement, surtout s’il est réitéré. C’est la répétition qui confère de la perversion à l’acte de manipulation.

Chantage (affectif ou non) et menaces

Le chantage peut être plus léger et subtil qu’on ne le croit. Il ne s’agit pas forcément d’un ultimatum pur et simple, déclaré ouvertement. Le chantage peut se dégager d’un non-dit, de quelques allusions : le langage du couple est connu de lui seul, avec des messages codifiés implicites.

Sonia, la jeune épouse à qui nous avons donné la parole précédemment, se plaint aussi de ce travers de son conjoint : « Mon mari a la manie d’exercer ce que j’appelle de petits chantages. Je dis “petits” parce que les enjeux ne sont pas décisifs, et je pense qu’il ne s’en rend pas vraiment compte. Il ne fait pas ça méchamment, mais c’est quand même plus qu’agaçant. Par exemple, si je prévois d’aller un soir au cinéma avec ma meilleure amie que je vois rarement à cause de nos rythmes de travail, Gérard, mon mari, trouve toujours à “marchander” cette soirée contre autre chose. La dernière fois, il y a un mois, il a dit : “Bon, d’accord, mais demain tu m’accompagnes à ce dîner d’affaires.” Il sait que j’ai horreur de ces réunions et que je les évite le plus possible. En général, il y va seul. Mais s’il a une contrepartie à laquelle “s’accrocher”, il s’en servira.

Je déteste qu’il agisse de cette façon ; cela introduit du marchandage entre nous, du troc de gentillesse. Comme si rien n’était gratuit… et en plus, il décide, il commande, il autorise ou interdit. Il décide des transactions ! Il oublie qu’à la maison nous ne sommes pas à sa banque. Mais si je lui fais remarquer que tout cela n’est pas très fair-play, ni très sain, il répond : “Pourquoi ? Il est normal que chacun fasse plaisir à l’autre !” Et c’est presque moi qui passe pour une ingrate… »

Culpabilisation

« Tu n’as pas terminé de lire tes dossiers ?

– Non, mais je me dépêche…

– Ce poste te donne trop de travail ; tu es exploitée, et ton salaire n’est pas assez élevé pour que ça en vaille la peine. En plus, ça nous empêche de faire plein de choses, comme d’aller au restaurant ou au cinéma, et tu ne t’occupes pas des enfants. Regarde Jérémy : il devient insupportable. Si ça continue, je vais m’en aller et te laisser te débrouiller toute seule. »

Cela sous-entend que :

1) tu es responsable des problèmes que causent les enfants et de notre train de vie monotone (d’où une culpabilité induite sur la partenaire accusée) ;

2) si tu ne quittes pas ton travail (qui t’accapare et ne rapporte pas assez), je vais te quitter. La menace n’est pas proférée directement, mais elle est claire…

Mensonge, flatterie

On peut ne pas se laisser aveugler ni amadouer par les flatteries. Cependant, la fausse bonté (soit celle qui est seulement momentanée) de la part de la personne manipulatrice est un havre de paix bien tentant pour celui ou celle qui est habitué(e) à toujours rester sur ses gardes par peur d’une agression verbale. Aussi, quand la gentillesse, la disponibilité et la bienveillance ne sont que ponctuelles et sporadiques, ou par vagues, par périodes, il convient de leur redonner leur juste valeur, celle d’une démarche intentionnelle : l’opposé de l’amabilité spontanée et désintéressée.

« Quand ma femme veut obtenir quelque chose de moi, par exemple pour décider de l’endroit où nous irons en vacances – nous sommes rarement d’accord –, elle est toute douceur envers moi. Elle accomplit toutes les tâches de la maison sans rechigner, me comble d’attentions. Dès qu’elle a obtenu ce qu’elle voulait, elle redevient comme avant : acariâtre et agressive. Maintenant, je me méfie et je trouve ça étrange quand elle cesse de m’attaquer ! »

Cet homme résiste assez bien aux changements d’humeur de son épouse et n’en est pas dupe. Il existe par ailleurs des situations où la fausse gentillesse est plus habilement maniée et où elle alimente l’espoir de rééquilibrer une relation. Pour « croire encore » à l’affect, on « croit » à la gentillesse. C’est l’homme qui bat sa femme et se fait pardonner chaque fois, tant il est convaincant dans son rôle de mari repentant, soudain plein d’amour, des serments aux lèvres.

Dans le cas extrême du pervers narcissique, le mensonge n’est pas toujours si facile à déceler, ni même à prouver. Il possède une prudente habileté instinctive. Par ailleurs, s’il est découvert, il aura la capacité de nier avec un aplomb remarquable.

Dénigrement, dévalorisation

La destruction de l’image de l’autre s’opère conjointement au regard de l’extérieur (le dévaloriser devant l’entourage, pour les autres) et en miroir avec le partenaire visé (lui renvoyer une vision négative de lui, faire qu’il assimile et adopte progressivement cette mauvaise image, pour arriver à la perte de l’estime de soi). Cette manœuvre est une arme usuelle du manipulateur : la réussite de son entreprise dépend de sa capacité à atteindre, blesser et « entamer » son conjoint.

Dans les couples où l’un des deux manipule l’autre, ces dénigrements surviennent de manière sporadique. Le pervers narcissique, quant à lui, dénigre de façon très poussée, presque incessante.

Entremise et envahissement

Dans les cas de manipulation pathologique, cela correspond à la phase d’invasion de la vie de l’autre, dont nous parlerons plus avant. À un degré plus courant, cela peut se traduire par la simple manie de tout le temps s’entremettre. Il nous est tous arrivé de remarquer, en observant un « vieux » couple, que l’un des deux répond à la place de l’autre. « Ce n’est pas la peine de demander à ton père s’il veut des huîtres, il ne les digère pas. Laisse-le tranquille avec ça ; de toute façon, le rôti est prêt. » Le père, resté muet, qui digère parfaitement tout ce qui se mange depuis environ soixante-dix années, n’aura donc droit ni au chapitre ni aux huîtres.

Verrouillage

Par verrouillage nous entendons ici le fait d’enfermer le partenaire dans ses propres raisonnements et paradoxes. Le manipulateur souligne une contradiction apparente, ou une ambivalence comme nous en avons tous. Elle pourrait être résolue ou constructive, mais celui qui manipule s’en empare comme témoin d’une incohérence, et il généralise, étendant cette inconsistance supposée à tous les discours de l’autre. Cela l’amène à intimer au partenaire de se taire. La porte est fermée, le verrouillage complété.

Mise en dépendance

La dépendance de l’un vis-à-vis de l’autre peut être d’ordre affectif et/ou matériel.

La dépendance affective est aussi bien le fait des femmes que des hommes et se tisse généralement dès le début de la relation, alors déséquilibrée à l’avantage de l’un des deux, moins « en demande » d’amour et d’attentions que l’autre. La relation s’inscrit ensuite dans un cercle vicieux où les rapports sont de moins en moins harmonieux et les satisfactions de moins en moins équitablement réparties.

En ce qui concerne la dépendance financière, le fait d’amener l’autre à renoncer à son emploi, par exemple, ou à le dissuader d’en chercher un, constitue la principale tactique de mise en dépendance du partenaire. Elle est surtout utilisée par les hommes manipulateurs qui souhaitent recréer l’état de dépendance économique dans lequel se trouvaient « naturellement » les femmes des générations précédentes, lorsque peu d’entre elles travaillaient. Cela permet d’isoler du reste du monde et cela ôte de précieuses armes aussi bien en termes de ressources mentales (être gratifiée par le travail, penser « à autre chose » qu’aux problèmes conjugaux, etc.) qu’au niveau strictement matériel. Une femme qui n’a pas les moyens d’acheter quoi que soit sans l’autorisation du mari n’envisagera de le quitter que rarement : où irait-elle, et avec quoi ?

(Tu ne travailles pas = tu ne sers à rien = tu n’as droit à rien.)

Suite…

Pascal Couderc Psychanalyste, psychologue clinicien à Paris et Montpellier

 

 

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