Épisode 20 : La démarche thérapeutique

La démarche thérapeutique

La première démarche à entreprendre est donc celle de rencontrer un thérapeute compétent qui, rappelons- le, n’est jamais dans le jugement. Il est important qu’il soit psychanalyste pour au moins deux raisons : sa formation lui permet de comprendre les difficultés exprimées avec des concepts psychanalytiques, tels le refoulement et l’inconscient, et il va se servir de la relation et des sentiments qui s’y expriment, dans le transfert et le contre-transfert.

De plus, comme nous l’avons vu, les difficultés rencontrées avec un pervers narcissique renvoient à des événements très archaïques ; il est également essentiel qu’il connaisse bien les mécanismes en action dans les situations d’addiction et, bien sûr, que la patiente se sente entendue dans sa souffrance. La meilleure thérapie indiquée est la psychothérapie d’inspiration analytique, donc en face à face, qui va permettre de soutenir et d’intervenir de manière « contenante ». On entend par là le fait que le psychanalyste soit en mesure de recevoir et de contenir, puis de renvoyer, afin que la patiente s’approprie enfin la pensée qui est la sienne. Dans un premier temps, le thérapeute fera donc office, notamment, d’espace psychique servant de prothèse narcissique à la femme qui avait perdu toute estime d’elle-même.

Des difficultés d’une grande intimité devront être abordées. C’est un travail de mise en mots, là où il n’y avait que souffrance indicible. Pour reprendre l’expression mentionnée précédemment, « on ne vole pas une caisse vide ». Si le pervers a choisi telle femme plutôt qu’une autre, c’est aussi parce qu’elle n’était pas « vide ». Lors de la thérapie, elle va devoir retrouver ce précieux trésor. Il va donc s’agir, notamment, d’un travail de restauration, l’objectif étant de retrouver une richesse antérieure qui n’avait pas disparu mais était seulement « enfouie », submergée par la vague d’assujettissement.

Étant donné le lien entre l’histoire ancienne de la patiente, ses failles et l’histoire vécue auprès du pervers narcissique, il apparaît évident que les recettes toutes faites des thérapies comportementalistes ne pourront rien résoudre. Héritage du béhaviorisme américain, celles-ci s’attachent au symptôme et non à sa source, avec la mise en œuvre de techniques proches du conditionnement. Or la patiente, qui a déjà subi un grave conditionnement de la part de son compagnon pervers narcissique, doit absolument se libérer de toute démarche de ce genre et retrouver « sa » vérité. Le comportementalisme a des visées adaptatives et non curatives. Le pourquoi n’est pas exploré. L’angoisse est seulement maîtrisée là où elle s’exprimait, mais ne disparaît pas pour autant ; elle peut, au contraire, aller se fixer ailleurs, par exemple à travers des maladies psychosomatiques. Le comportementalisme, considérant que le problème est de l’ordre des réflexes, proposera simplement de « reprogrammer » autrement.

Le cas de la compagne d’un pervers manipulateur nécessite d’aller réparer la faille narcissique ; sinon, la victime entrera dans un cycle de répétition, retombant à la moindre occasion dans les bras d’un homme de même facture.

Prise de contact et confiance partagée

Judith a appelé un mardi pour prendre un rendez-vous « en urgence ». Au son de sa voix, le thérapeute perçoit que s’il ne lui propose pas de la recevoir très rapidement, elle ne viendra pas. À quoi bon attendre et la laisser souffrir ? Sa demande, comme toute demande, a besoin de mûrir, elle pourra l’affiner en consultation… Il lui propose donc un rendez-vous pour le surlendemain.

Nous pensons qu’il est essentiel de ne pas attendre ni faire attendre une patiente qui se sent dans ce type d’urgence. N’oublions pas qu’elle est en proie à un sentiment de dépossession, de perte d’elle-même. Elle le dit d’ailleurs littéralement.

Elle se présente le jeudi suivant et le thérapeute a soudain l’impression que la douleur vient d’entrer dans son cabinet. Mais ce qui le frappe le plus, c’est ce regard paniqué qui cherche à « accrocher » le sien. Elle donne l’image de quelqu’un qui est en train de se noyer ou qui est au

bord d’un vide vertigineux. Face à face, le thérapeute « sait » qu’il ne peut pas lâcher ce « contact », ce regard qui le scrute, qui s’agrippe à lui. L’intensité de ce qui s’y joue est grande : le thérapeute pense alors à cette « agonie primitive », la crainte d’« effondrement » dont parle D. W. Winnicott. Elle cherche sans cesse à percevoir sur le visage du thérapeute s’il est bienveillant, s’il la «   comprend ». Winnicott disait également qu’en l’absence de relation adéquate avec la mère, le bébé scrutera les variations de son visage afin de prévoir son humeur comme on scrute le ciel pour voir le temps qu’il fera. Alors, Judith commence à parler de ses cinq ans de relation avec Étienne, ses espoirs déçus, sa douleur et l’impasse dans laquelle elle se trouve : « Je ne peux pas le quitter, sinon je me perds, je ne peux pas rester non plus, sinon je suis perdue. » C’est comme si, dans cette phrase, tout était dit de son ressenti actuel. Un rendez-vous est pris pour la semaine suivante.

Après cette prise de contact qui a donc pour fonction de se rencontrer et d’évaluer ensemble si un travail peut être entamé dans une confiance réciproque vient une deuxième étape.

«  État des lieux »

Après ce premier entretien, la relation thérapeutique se noue dans un cadre empathique, le thérapeute devant maintenir la bonne distance (qu’il va lui falloir garder tout au long du travail), ni trop éloignée ni trop proche, exercice difficile tant, nous allons le voir, la patiente demande beaucoup.

À la séance suivante, Judith semble plus « confiante », la douleur est moins envahissante, les mots plus faciles, mais son regard « vérifie » toujours que le thérapeute est bien présent et attentif. Il est donc possible de lui demander de (se) raconter et de parler de sa rencontre avec Étienne. Judith a 37 ans, elle est jolie, mais manifeste toujours cet air triste et apeuré, comme sur ses gardes. Elle était, il y a cinq ans, dans une situation professionnelle plutôt confortable : responsable des ressources humaines dans un établissement de soins, elle aimait ce qu’elle y faisait, privilégiant tout en les conjuguant, comme elle dit, l’humain aux ressources. Dans sa vie privée, elle vivait seule depuis un peu plus d’un an, pratiquait trois fois par semaine le jogging, sortait avec ses amis, avait une vie sociale et culturelle épanouie. Elle raconte ses moments de blues et quelques excès alimentaires compulsifs dans ces moments-là, mais « rien de grave », dit-elle. « J’étais peut-être un peu trop dépendante de mes amis, déprimée lorsqu’ils ne m’appelaient pas ou qu’ils décommandaient au dernier moment. – Comme s’ils vous abandonnaient ? lui propose le thérapeute. – Oui, c’est un peu ça, je ne savais pas quoi faire dans ces moments-là, je n’avais pas de “plan B”, alors, je me consolais avec un peu trop de chocolat. – C’était une douceur que vous vous faisiez à vous-même ? – Oui, mais je me sentais coupable. »

Nous le présageons, Judith présentait déjà, avant la rencontre avec Étienne, une certaine fragilité, une « adhésivité » dans les relations (comme le disait Meltzer) mais qu’elle gérait relativement bien. Elle n’a pas pu, encore, parler de cette rencontre à cette séance-là. Trop tôt, trop douloureux, besoin d’encore plus de confiance.

Elle raconte

C’est donc lors de la troisième consultation qu’elle évoque le besoin qu’elle a ressenti de rencontrer un homme cinq années auparavant. Séparée alors depuis un an de son compagnon « trop gentil », dit-elle, elle vivait seule. Elle « tombe » littéralement sur Étienne au centre Georges-Pompidou lors d’une exposition sur Pierre Bonnard, elle trébuche devant un tableau représentant une fenêtre ouverte, fascinée par le jaune de la toile. Étienne la rattrape par le bras, fermement ; ses premiers mots seront : « Heureusement que j’étais là ! »

D’une façon évidente, tout était déjà contenu dans cette petite phrase, même si personne n’aurait pu imaginer la suite. Cette phrase fait écho, elle le comprendra avec l’aide du thérapeute, à cette absence maternelle précoce dont nous avons parlé précédemment. Lui est là ! C’est ce qu’il dit.

Le transfert

La demande de Judith est d’une rare intensité, ce que les psychanalystes appellent le « transfert » est ici massif, immédiat après la mise en confiance : cela ressemble à un mouvement passionnel. Elle place la relation dans le registre du besoin, mais le dispositif thérapeutique permet d’interpréter et, à terme, de se séparer (une fois le travail terminé) sans blessure. Très rapidement, au fil des autres séances, Judith se montre triste en fin de consultation, ses poignées de main se font plus insistantes, il lui est difficile de partir. Elle dit avoir peur de la séparation, comme si elle devait ne jamais revoir le thérapeute. « C’est comme si je laissais une partie de moi dans votre cabinet, je me sens incomplète une fois dehors, c’est une douleur insupportable. Je me demande toujours si vous allez être là lors de notre prochain rendez-vous, peut-être que je vous ennuie, que vous avez des patientes plus intéressantes. » Petit à petit, elle adresse des courriels à son thérapeute auxquels celui-ci répond par un accusé de réception ou lui propose de parler de son contenu lors de la séance suivante, mais le seul objectif de cette correspondance est de maintenir la continuité du lien : elle s’agrippe comme ces tout jeunes enfants dont nous avons parlé plus haut. Lors des vacances de « son psy », les courriels se font plus fréquents, plus angoissés, il arrive qu’un contact téléphonique soit nécessaire, sans durer très longtemps, il ne s’agit jamais d’une consultation à distance, mais juste de s’assurer qu’éloignement ne rime pas pour elle avec disparition. Après quelques séances, il apparaît que Judith vit une angoisse d’abandon, qui explique pourquoi elle a pu supporter toutes ces humiliations, toute cette souffrance aux côtés d’Étienne : « J’avais peur qu’il me quitte et qu’il me quitte pour toujours, j’avais tellement besoin de lui. » C’est sur le thérapeute que s’est déplacée cette angoisse qui fera l’objet d’un travail de plusieurs mois. Judith attend beaucoup de l’aide que le thérapeute peut lui apporter. Elle a besoin d’être rassurée sans cesse. Mais, peu à peu, elle comprend que ce n’est pas de cette absence-là dont elle souffre, ce qui la rend plus supportable.

L’élaboration

Le travail qui va suivre est celui d’une élaboration et d’une compréhension des mécanismes à l’œuvre dans la relation avec Étienne : à quoi a-t-elle cru ? Pourquoi cette persistance d’un « mensonge » à elle-même ? Qu’attendait-elle comme réparation d’une douleur déjà existante ? Quelle était la fonction de cette relation par rapport à son histoire ? Pourquoi lui a-t-elle « donné » un tel pouvoir sur elle-même ? Il faut la ramener à son désir inconscient ; elle trouvera progressivement les réponses en elle-même et comprendra que c’est l’accès à ces ressources qui est entravé.

Ces questions vont être travaillées tout au long de cette phase dite d’« élaboration ». Judith ne va pas trouver cette réparation qu’elle cherche depuis toujours, mais elle pourra identifier les points les plus douloureux de son histoire, les comprendre et, plus tard, éviter de se placer dans des situations génératrices des mêmes désillusions, des mêmes souffrances.

La reconstruction

Dans pareille situation, nous l’avons vu, l’identité est « dévastée. » Judith dit : « Je ne me sens plus rien, moins que rien, j’ai perdu tout ce que j’étais ; avant j’étais joyeuse, gaie, j’avais des amis, je courais trois fois par semaine, j’aimais partir en vacances, maintenant, je n’ai plus rien, plus envie de rien, je ne sais plus ce que j’aime ; mes amis doivent m’en vouloir de les avoir abandonnés : c’est le vide. »

Cette jeune femme dit exactement ce qu’elle a perdu et souhaite retrouver ! C’est en fonction de tout ce qu’elle exprime que le thérapeute pourra l’aider à (se) reconstruire. Elle a besoin d’un soutien à son souhait de reconstruction, pas que l’on désire à sa place (un thérapeute n’est pas un maître à penser !), mais d’un étayage à ce désir encore si fragile. Donc, si Judith aime courir, elle doit aller courir !

« Je suis retournée courir samedi, ça a été très difficile de prendre la décision, j’ai pensé à nos séances et je me suis motivée. Honnêtement, j’ai eu peur que vous ne soyez pas content. Et puis, après dix minutes, j’ai retrouvé le plaisir que j’y prenais, c’était incroyable, à nouveau ces sensations dans mon corps, ce bien-être, je n’avais plus connu cela depuis… – Depuis que vous avez rencontré Étienne ? propose le thérapeute. – Oui, c’est pourtant ce que j’aime ! »

L’élément perturbateur le plus compliqué à prendre en compte est, nous l’avions presque oublié, le pervers narcissique qu’elle a quitté ! Il risque de venir perturber ce travail thérapeutique et, en même temps, ses « attaques » font partie de ce qui est à traiter. Pour pouvoir se reconstruire, il va être nécessaire de le tenir à distance, si ce n’est pas déjà fait. Judith exprime donc ce qu’elle a perdu et veut retrouver : elle-même. Cela passera par la reprise de ces activités dont Étienne l’avait progressivement isolée : elle doit se remettre à courir, petit à petit, seule ou avec des amis recontactés (ils se montrent souvent plus fidèles qu’on ne l’avait craint). Étienne, dans ses excès de « mauvais perdant », se décrédibilise et se dévoile plus qu’il ne le voudrait. Le thérapeute doit soutenir toutes ces tentatives de reconstruction. Judith est dans une spirale dépressive : peu d’estime d’elle-même, donc peu de désir, peu de désir donc pas de satisfaction et pas de satisfaction donc pas de désir. Mais cette logique peut s’inverser : la satisfaction d’un désir ranime la flamme désirante, une satisfaction donne envie de poursuivre.

Cette étape de la thérapie peut être longue, car il s’agit à la fois de reconstruire et de construire ce qui ne l’était pas « avant ».

Le changement

Ce que nous appelons le changement est une modification en profondeur du rapport de Judith au monde et à elle-même. Une fois Étienne écarté (et il finit par partir vers une autre femme, une autre « victime ») il faut mettre des mots sur le vide créé par son absence. La patiente va pouvoir aborder un changement en profondeur. Elle ne changera pas sa propre histoire, mais modifiera son rapport à ce vécu et l’interprétation qu’elle s’en donne. Ce travail de psychothérapie devrait la mettre à l’abri de la répétition de situations si douloureuses. Pour le dire autrement, elle pourra éviter à l’avenir de se retrouver dans des nœuds relationnels pathogènes, là où son inconscient la menait, elle prendra conscience des dangers avant de s’y retrouver et les évitera. Ce qui doit changer, c’est bien de prendre conscience de ce qui était inconscient dans sa démarche « affective », que sa demande d’amour ne s’adressait pas dans sa totalité à son partenaire, ni d’ailleurs au thérapeute, mais bien à celle qui n’a pas pu/su être là au bon moment (sa mère), d’une manière « suffisamment bonne », et cette absence-là, ce manque-là, ne se réparent pas, ne se comblent pas : on peut en limiter les effets, on peut vivre avec ce manque sans que tout manque.

La psychothérapie avec Judith a duré un an et demi et a permis une séparation sans l’effondrement tant redouté. Aujourd’hui, Judith a évolué professionnellement, elle s’est « déployée », dit-elle. Ses amis ont fini par admettre qu’ils avaient aussi été bernés par Étienne et lorsque, d’un commun accord, Judith et son thérapeute mettent fin au travail mené ensemble, elle envisage de rencontrer « un homme qui ne serait pas un imposteur ». Mais laissons-lui le mot de la fin : « Avant de rencontrer Étienne, je ne vivais pas si mal que ça, une vie un peu banale et routinière, je m’ennuyais souvent. Aujourd’hui, j’ai le sentiment de vivre plus pleinement, d’accepter mes potentialités humaines, affectives, que la vie peut avoir un sens mais que c’est à moi de le trouver. Vous m’avez aidée à trouver les clés qui me manquaient : merci. Je peux toujours vous appeler… au cas où ? »

Une fois la porte refermée, le thérapeute a un léger sourire : « Bonne chance, Judith », pense-t-il.

Suite…

Pascal Couderc Psychanalyste, psychologue clinicien à Paris et Montpellier

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