Épisode 18 : L’estime de soi

L’estime de soi

Afin de faire table rase des velléités de la victime, le pervers narcissique va s’attacher avec une méticulosité d’orfèvre à détruire l’image qu’elle a d’elle-même.

«  J’ai cru à sa bienveillance, raconte Laure. Pourtant, il ne l’a jamais exprimée clairement ; mais j’avais un tel désir de gentillesse que les moindres paroles aimables brillaient comme des pépites, pour moi. »

Laure incline le visage. Elle semble se rendre compte de ce qu’elle a vécu au fur et à mesure qu’elle le traduit en mots…

«   Pendant plusieurs mois, je n’ai jamais remis ses paroles en cause, et avec ses mots, il a commencé à me faire douter de moi. Quand il restait impassible devant une réussite me concernant, je me calais aussitôt sur son jugement : tout ça n’avait en effet rien d’extraordinaire. Lorsque, il y a un an, j’ai reçu une promotion inespérée dans mon travail, je ne savais même pas si j’étais contente. Johan m’a asséné : “La fille qui devait avoir ce job n’en a pas voulu ; c’est pour ça qu’ils ont fait appel à toi.” »

L’estime de soi, c’est la façon dont on se voit et le jugement que l’on porte sur soi-même. Mais, loin de ne dépendre que de nous, cette vision est très liée au regard des autres. Si ces derniers nous estiment et nous aiment, alors nous nous aimons plus et mieux. Le regard d’autrui nous « donne » de la « valeur ». Bien sûr, il existe une part d’amour inconditionnel envers soi-même ; ce dernier, nourri principalement par l’amour qui nous a été témoigné depuis l’enfance, est un rempart efficace contre les tentatives de destruction externes. Si l’on s’aime beaucoup, notre narcissisme nous protège, nous fait réagir.

Cet amour de soi n’est pas la seule composante de la considération que l’on porte à soi-même.

L’estime repose aussi sur la confiance en soi, c’est-à-dire la capacité d’agir, de faire, de « se lancer ». C’est un aspect bien plus concret, puisque lié à nos actes. Enfin, l’évaluation de soi est le troisième paramètre de l’estime que l’on éprouve à son propre égard. On se juge intérieurement, même sans y penser. Nous évaluons nos qualités, nos défauts, nos limites. Lorsque l’on possède une bonne estime de soi, on pense : « Il y a pire que moi » et on attribue ses échecs à la malchance18. Dans le cas contraire, quand l’estime est faible, on se dit : « Il y a mieux que moi », et l’on s’attribue l’entière responsabilité de ses propres échecs : « C’est parce que je ne suis pas capable. »

«   Un jour… nous roulions en voiture… Johan conduisait. Soudain, on s’est trouvés devant une déviation en zigzag. Johan s’en est très bien sorti, avec de bons réflexes. Moi, surprise, j’ai poussé un cri. Pas très fort… juste une exclamation. Johan s’est tourné vers moi : “Ça t’aurait mise en difficulté, si tu avais été au volant ?” Maintenant, je sais que ce n’était pas vraiment une question, mais plutôt une affirmation ! Il ne perdait jamais une occasion de me faire douter de mes capacités. ».

Laure se redresse un peu, change de position sur sa chaise, et ajoute : « Mais à cette époque je n’en avais pas conscience du tout ! Loin de là… »

En raison de ses diverses dimensions et de son lien avec la sphère sociale, l’estime de soi peut s’avérer fragile, changeante, modulable… voire modelable. Cette semi-précarité constitue cependant sa force : l’estime de soi est flexible. Si elle peut être entamée ou dévastée par des événements délétères ou un habile manipulateur, elle peut aussi être renforcée, restaurée, grâce à une influence positive. Il est important que les victimes des manipulateurs pervers aient à l’esprit ce message d’espoir. Le thérapeute aidera la personne touchée à aller rechercher au fond d’elle-même ce qui a été enfoui : cela n’a pas disparu totalement car, si le manipulateur pervers « détruit », il ne peut atteindre les strates les plus intimes… Le thérapeute, si.

Le niveau profond, moins « attaquable », c’est le narcissisme, ce qui permet de se construire au niveau de l’identité ; c’est soi avec soi-même, alors que l’estime, c’est surtout soi avec les autres, par rapport aux autres, dans leurs yeux. L’estime de soi est en quelque sorte la partie émergente du narcissisme. Ce dernier (celui que les psychanalystes définissent comme « narcissisme primaire ») est la base de l’identité de l’individu. Une fois constitué, il est pratiquement « définitif ». Pour schématiser, on pourrait écrire que le narcissisme est la strate de base, le matériau géologique, et l’estime de soi, l’édifice construit par-dessus. Si la roche est solide, la personnalité « tiendra debout » ; si elle est friable ou crevassée, elle s’écroulera. La faille narcissique de la compagne du manipulateur pervers, dont nous avons parlé au sujet de son profil, perturbe l’estime qu’elle a d’elle-même, la rend plus fragile. Pendant son enfance, elle a « fabriqué » un narcissisme déficient : c’est pour cette raison que son estime est si facilement ébranlable, et cela le manipulateur pervers le « sent » dès le début. Il est avide de ce trait de personnalité. Consciemment ou non, il se dit : « Cette femme, c’est exactement ce dont j’ai besoin ! » Elle, flattée d’être regardée (quand il la séduit) comme une quasi-déesse, salvatrice et unique, accepte ensuite ces agissements, se met dans une position sacrificielle…

«   Je me sentais tellement utile, si indispensable au début, que même lorsque j’ai compris qu’il mentait “un peu”, je lui pardonnais tout. Je croyais sincèrement pouvoir le changer. Dans mon esprit, s’il ne disait pas la vérité, c’est parce qu’il était blessé, qu’il avait vécu des épreuves difficiles, avait souffert. Je ne sais pas pourquoi, je me disais qu’il utilisait le mensonge comme… un pansement ! »

La jeune femme pleure.

«  Plus tard, j’ai compris que ça faisait partie de la toile d’araignée qu’il tissait autour de moi, mais je n’y faisais presque plus attention… parce que quand il a commencé à être violent, à me frapper, je me concentrais surtout sur le fait de ne pas le contrarier pour ne pas en recevoir davantage. Après, il me demandait pardon, affirmait qu’il ne recommencerait plus, qu’il m’aimait énormément et que c’était pour ça qu’il sortait parfois de ses gonds. Il disait aussi : “C’est de ta faute, aussi, par moments tu me pousses à bout avec ta mollesse !” »

En somme, si Johan battait Laure, c’était de sa faute à elle ! Les manipulateurs pervers ne battent pas tous leurs compagnes, mais cela est moins rare qu’on ne le croit…

Exploitation affective

Le pervers narcissique s’empare habilement de la prédisposition de l’autre à la dépendance affective. Sa compagne possède toujours ce trait.

Le fait de ne pas être capable de vivre sans l’autre, comme si on n’existait pas en son absence, peut donner à première vue l’image d’une parfaite correspondance, voire d’un amour idéal. Aimer au point de n’être « rien » sans l’autre : plus qu’un gage d’amour, c’est un gage tout court. Celui ou celle qui fait cette déclaration se donne en otage à une relation, et y risque tout son être, dans l’espoir vain de garantir ainsi la pérennité du lien. Cette dépendance est le plus souvent verbalisée, exprimée ouvertement, et ces paroles, qui reviennent en ritournelle : « Je ne suis rien sans toi », sont autant de signes d’un manque à combler. La personne dépendante affectivement se sent incomplète sans l’apport du partenaire et devient son satellite. Alimentée par la peur de l’abandon, cette complétude illusoire occupe toute la place, au point d’aspirer à être « comme l’autre l’attend ». Mais le plus souvent, le conjoint en dépendance affective bâtit mentalement une image tout à fait arbitraire du désir de l’autre, de ce que l’autre attend d’elle, et s’impose de rentrer dans un moule, dont cet autre n’a que faire, laissant de côté ses propres besoins. Le couple n’apporte pas, par sa simple existence, une identité à qui que ce soit. Quant au sentiment de sécurité, il est relatif et, lorsque le moteur de l’attachement réside dans la peur de l’abandon, il s’agit d’une « sécurité névrotique19 » qui ne remplit pas, car la demande en est sans cesse renouvelée avec angoisse. En somme, dans la relation où intervient la dépendance affective de l’un des deux partenaires, ce dernier y laisse une part de lui-même, surtout si, par mésaventure, l’autre profite de la situation et exploite cette dépendance : « On ne fait plus qu’un, oui, mais lequel  ? »

Victime et coupable : double rôle

« Nous n’avons jamais partagé de vie commune. J’avais mon appartement, il avait le sien, mais nous étions très souvent chez lui. Il m’a souvent empêchée de rentrer chez moi après m’avoir battue, à la fois pour éviter que je n’aille le dénoncer et pour me “consoler”, comme il en avait l’habitude. Son pardon de l’avoir “contraint” de me frapper s’exprimait en général à travers un acte sexuel : il me “reprenait”… J’étais comme une poupée sans volonté ; complètement perdue… et aussi… dans ces moments-là j’acceptais presque volontiers ses avances, parce qu’elles signaient la fin des hostilités. Une fois debout, je me détestais et je me trouvais bien faible, lâche de ne pas être capable de casser ce cercle vicieux. Coupable envers moi-même ; sans amour-propre. »

Toute l’habileté du pervers narcissique se déploiera à prouver la culpabilité de sa partenaire : à la fois à ses propres yeux (« Je suis nulle et c’est ma faute ») et à ceux des autres, parents, amis ou collègues (« Elle exagère ; c’est lui qui fait tout, elle pourrait lui être plus reconnaissante » ; « Elle ne s’occupe pas beaucoup des enfants » ; etc.). Il est donc très important pour le pervers narcissique

de prouver que sa compagne est mauvaise, incapable, ingrate, etc. L’emploi, chez lui, de la forme négative pour interroger est très prisé : « Tu n’as pas pensé à acheter du pain ?! » (il sait déjà que non : sa question ne sert pas donc à recueillir une information mais à souligner l’oubli, la culpabilité). Lorsque le geste inaccompli, la tâche non remplie le concerne directement, la culpabilité induite est encore plus forte et immédiate : « Tu n’as pas acheté ma bière ?! »

Il exige de l’autre qu’elle soit parfaite et, comme cela est impossible, elle s’avère forcément inadéquate, en tout, à chaque instant.

Par exemple, lorsqu’il est (ou fait semblant d’être) en demande, il s’arrange toujours pour que sa requête ne puisse tout simplement pas aboutir, pour qu’en même temps ce ne soit pas possible. Il demande à l’autre quelque chose qu’elle ne peut pas faire à ce moment-là et, devant son refus désolé, il pointe un doigt accusateur : « Tu vois, tu n’es pas capable », ou bien : « Tu ne veux jamais rien faire pour moi… » La conclusion sous-entendue étant : « Tu me refuses tel service… donc tu es coupable… » Pour schématiser, c’est la victime qui est dans le box de l’accusé ! Le pervers narcissique adore procéder ainsi. C’est un bel exercice de manipulation : mettre l’autre à l’endroit que l’on a désigné, tel un pion ; prévoir sa réaction, la provoquer, même !

« Je n’arrivais jamais à le contenter. Quand j’achetais des fruits, ils étaient toujours trop mûrs, ou pas assez, ou alors farineux, ou – un comble – trop parfaits pour être honnêtes, comme il disait : “Quand les pommes sont sans défaut, c’est qu’elles sont traitées à outrance ; tu achètes n’importe quoi !”

J’étais responsable de tous les maux de la terre et des siens en particulier. Quand il a raté son concours pour accéder à un poste plus important dans une filiale de sa banque, là aussi, c’était à cause de moi : je l’avais empêché de se concentrer, d’étudier… Il disait : “Si tu n’avais pas toujours été collée à moi, j’aurais pu aller plus souvent à la bibliothèque et j’aurais réussi haut la main !” »

Enfin, il aime pouvoir affirmer : « Je l’avais bien dit. » Cela doit le rassurer, sans doute. Quand il a raison, tout va bien… et, de toute façon, il a toujours raison. Le monde entier doit tourner selon le sens que lui-même indique ; être tel qu’il l’entend, ou ne pas être.

De soi à l’autre

Comme nous l’avons vu dans la genèse des pathologies et fragilités qui nous intéressent, la notion de narcissisme est centrale. Dans la conception psychanalytique, le narcissisme est utilisé pour qualifier l’investissement du sujet sur lui-même. D’abord perçu comme une perversion, il est désormais conçu comme une phase de développement essentielle. Mais on distingue deux temps dans cette étape. À l’origine, le petit enfant ne fait pas la distinction entre le monde extérieur et lui-même, il « s’aime » en y englobant son monde. Il est nécessaire que « son monde » soit bienveillant avec lui, le gratifie, le cajole : c’est la première étape de l’amour de soi. C’est après, et seulement après avoir acquis ce « patrimoine » (d’amour de lui-même), que l’enfant va pouvoir aimer l’autre et se sentir aimable.

Dans les relations passionnelles, par exemple, l’amour de l’autre est excessif et se fait au détriment de l’amour de soi-même (ou, plus exactement, moins on s’aime et plus on sera porté à « surinvestir » l’autre et à lui attribuer des qualités qu’il n’a pas), et inversement, plus l’amour de soi-même est important, moins il reste de possibilité d’aimer l’autre. Chacune de ces deux alternatives se réalise en appauvrissant celle qui lui fait pendant.

Chez la partenaire du pervers narcissique le manque d’amour  d’elle-même la porte à surdéterminer la relation et à idéaliser l’autre : sa source d’amour vient de l’extérieur, elle n’a pas assez de ressources à l’intérieur, ce qui induit une grande dépendance à la relation.

Chez le pervers narcissique, la souffrance d’origine est la même mais elle se double d’une autre pathologie : la perversion. Et, alors que sa partenaire va attendre jusqu’à l’insupportable qu’il lui témoigne de l’amour, il va prendre ce dont il a besoin pour combler cette défaillance (mais il est, lui, condamné à répéter sans cesse, parce que ça ne s’inscrit pas, ça ne se répare pas, c’est comme un puits sans fond).

Conséquences

Elles seront multiples.

  • Au niveau personnel : sa vie intérieure étant entamée, ses repères écroulés, la personne victime tombe très souvent dans la dépression. Apathie, découragement, laisser-aller (que le pervers narcissique reproche vigoureusement à sa compagne : « Regarde-toi ! Dans quel état tu es ! Quelle honte ! »). À cet état dépressif plus ou moins accentué s’ajoute la peur : aux côtés d’un pervers narcissique la menace plane toujours. Après la séparation, les exigences qu’il a su instiller perdurent : il existe un effet-retard de ses agissements. Pour la femme, ex-épouse ou ancienne compagne, la libération psychique est loin d’être instantanée à compter de l’éloignement physique, du changement de domicile, du divorce, car elle a intériorisé ses exigences : elle a beau partir, elle les emporte avec elle, du moins pour un certain temps. A-t-elle changé ? Oui et non. Elle semble « dépersonnalisée », à savoir qu’elle donne l’impression d’avoir perdu ce qui la caractérisait auparavant, ses goûts, ses habitudes, sa spontanéité ; elle se trouve dans un état de confusion, ne sachant quoi penser ni quoi faire. Malgré les énormes difficultés relationnelles avec son partenaire, elle doute beaucoup et hésite souvent même à s’éloigner de lui ; il lui arrive de penser qu’il peut encore avoir besoin d’elle. Elle est « altérée », mais peut retrouver ses ressources en cherchant tout au fond d’elle-même. Sa texture authentique persiste : c’est l’un des éléments que le thérapeute l’amènera à réinvestir. Lorsqu’elle décide de rompre, c’est qu’elle est vraiment « au bout du rouleau », qu’elle est prête à renoncer à ce lien.
  • Au niveau social : le pervers narcissique demande fréquemment à sa femme de quitter son travail. « Tu t’occuperas mieux des enfants », « Tu n’as pas besoin de travailler. » Elle se retrouve confinée au strict cercle familial, coupée du reste du monde. Le manipulateur pervers a fait le vide autour d’elle… et finira par lui dire: « Tu vois, personne ne s’intéresse à toi ! » Sa vie sociale et professionnelle stagne, ou régresse. Elle ne pratique plus ses activités préférées, ses hobbies.
  • Au niveau relationnel : la tactique d’isolement fonctionne aussi au niveau interne ; la femme qui l’a subie rencontre plus de difficultés relationnelles qu’auparavant, sa démarche vers autrui se révèle compliquée. D’un point de vue général, sa capacité à entrer en relation avec les autres est diminuée et son élan amoindri. Elle a peur d’eux, elle ne sait plus se mettre en relation ; elle est devenue maladroite. De la même façon qu’elle n’existe pas aux yeux de son partenaire, elle a une incapacité temporaire à exister devant le reste du monde ; temporaire car, comme nous l’avons souligné, la femme qui a vécu une telle histoire peut se réparer, si elle est aidée.

« J’étais très seule, avoue Laure dans un souffle. Je n’avais plus personne. Je ne voyais presque plus ma famille. Le pire, c’est que je n’en avais plus envie !

Maintenant, j’essaie de le quitter mais il me fait du chantage. Nous avions monté ensemble une petite société de commercialisation de produits, cadeaux, objets divers, sur Internet. Il veut m’empêcher d’en sortir, pour éviter une séparation définitive, je suppose… Depuis que je ne vais plus chez lui, je le retrouve sur mon chemin à chaque instant, alors qu’il n’habite pas le même quartier que moi. Il traîne souvent dans ma rue, ou aux abords des lieux qu’il sait que je fréquente, comme la piscine où je vais nager tous les mardis… Je ne sais pas comment parvenir à me débarrasser de lui. C’est un véritable cauchemar. »

Laure lève le regard. Elle est plus déterminée, depuis quelques semaines. Petit à petit, elle retrouve sa volonté, ses forces.

« Je ne vais pas me laisser faire. Il faudra bien qu’il renonce, à un moment donné. C’est un vrai gâchis tout ça, mais j’ai envie d’avancer. »

Suite…