Épisode 17 : Les réactions du pervers narcissique face à la résistance

Les réactions du pervers narcissique face à la résistance

Orage ou désespoir : le pervers narcissique manifeste un acharnement ou un désintérêt soudain, en s’affichant comme victime, selon les cas de figure.

Dans le cadre de la vie commune et en dehors de toute perspective de séparation, la compagne du manipulateur pervers ne peut guère qu’obtempérer, car si elle tente de s’opposer à lui de façon frontale, si sa rébellion est trop marquée, alors le manipulateur va lui déclarer une guerre sans merci. Sa velléité sera matée, par tous les moyens : chantage, menaces, redoublement d’injures, coups… Ces réactions sont assimilables à la tyrannie d’un état dictatorial : c’est l’obéissance ou les représailles. Le chantage et les menaces peuvent porter sur les enfants, la maison, les biens matériels…

« Quand il a senti que je lui résistais, quand j’ai commencé à vouloir m’affirmer, à refuser certaines pratiques sexuelles, à revoir mes amies et à sortir avec elles, il a resserré l’étau. Il me donnait des tas de choses à faire pour lui ou pour la maison ; des courses, etc. Il me donnait beaucoup d’ordres : “Fais ci, fais ça… Comment, ce n’est pas encore terminé ?” Il répétait tout le temps que j’étais égoïste ; il a commencé à le dire devant les autres. Un soir où j’étais allée dîner avec Sandrine, il a menacé de me jeter dehors. »

Une demande de divorce (ou de séparation) sur l’initiative du manipulateur lui-même est très mauvais signe pour la victime : cela signifie qu’il en a tiré tout ce qu’il était possible d’en extraire, et la pauvre n’a probablement plus grand-chose à « céder ». Déprimée, abattue, triste, angoissée, fatiguée, voire malade, elle ne sert plus à rien ! Il est temps de la jeter au rebut et de choisir une nouvelle cible, fraîche et alerte…

Cependant, le pervers narcissique ne saurait envisager que la victime soit vue comme telle, aux yeux d’autrui. Tout en la quittant, il va donc s’assurer qu’elle apparaîtra suffisamment coupable. Il peut aller jusqu’à être dans le déni de son « désamour », continuer à dire qu’il « l’aime » (bien grand mot, dans sa bouche), alors qu’il a déjà trouvé une digne remplaçante : « Je t’aime encore, mais ce n’est vraiment plus possible, regarde-toi ! Je suis obligé de te quitter. »

Si le plat suivant attend déjà au chaud (la victime à venir), il peut aussi pousser celle qui occupe encore la place à partir d’elle-même, par exemple en accentuant sa violence.

Si, en revanche, c’est sa compagne qui tente de lui échapper, le pervers narcissique aura souvent un réflexe de rage destructrice : « On va voir qui commande, ici ! » Il est alors capable de cogiter d’invraisemblables manœuvres pour nuire et/ou entamer la crédibilité de cette partenaire fuyante.

Il est, quoi qu’il en soit, hors de question pour lui de passer pour responsable de l’échec du couple. C’est pourquoi les caractéristiques du pervers narcissique émergent souvent de façon paroxystique au moment où sa compagne demande le divorce ou la séparation. Avec son tempérament, qui mêle l’enfant blessé au despote mégalomane, il n’envisage pas la défaite, encore moins la débandade. Il est assez bon comédien pour faire croire à peu près n’importe quoi. La séparation sera donc un moment difficile… pour sa partenaire. Ce type d’homme s’avère d’ailleurs généralement très procédurier, même en dehors du cadre d’un divorce : il assignera la victime dès qu’il pensera être menacé. Encore une fois, l’attaque est la meilleure défense, dit-on. Ou alors, fera-t-il tout pour empêcher sa compagne de lui échapper.

Voici une partie du dialogue entre Jeanne et le thérapeute, lors d’une séance cruciale :

« Quand je lui ai dit que j’allais reprendre mes études, il est entré dans une rage noire. Je lui ai répondu…

– Vous dites “répondre”, comme on dit “répondre à ses parents”… Vous n’êtes plus une petite fille…

– C’est vrai. Mais j’ai toujours eu avec lui cette relation de soumission… En tout cas, quand je lui ai dit ça et qu’il a vu que j’étais bien décidée à ne pas l’écouter, cette fois, il m’a attrapée par le bras… Il me l’a cassé.

– Vous disiez qu’il ne vous avait jamais battue…

– Il ne m’a pas battue.

– Il vous a cassé le bras…

– Oui. »

À   la suite de cette violence, un point de non-retour a été atteint, pour Jeanne. Elle a trouvé la force de rompre avec Alain. Alors qu’elle était retournée vivre chez ses parents, il a tenté de la raisonner, pour la faire revenir.

« Je pleurais tous les jours, dit-elle en soupirant. J’ai failli céder. C’était très dur de lui résister. Il disait qu’il m’aimait, qu’on pouvait repartir de zéro. »

De nombreux mois ont été nécessaires pour que la jeune femme se reconstruise, mais elle est parvenue à se défaire de cette emprise.

À  34 ans, elle enseigne maintenant l’histoire de l’art dans une faculté parisienne.

Échec et mat

L’une des spécificités de la relation réside dans l’alternance de comportements opposés : la partenaire est mise en valeur, complimentée, de façon sporadique et ponctuelle, puis, la plupart du temps, elle est au contraire critiquée, méprisée. Cela rend d’autant plus précieux les moments de valorisation et la victime reste parce qu’elle est en attente de ces instants, où elle se sent regardée, aimée, consolée. La phase de séduction est même si agréable pour la femme qui en est l’objet qu’on pourrait la comparer à la « lune de miel » éprouvée par les toxicomanes envers leur produit d’addiction, au début (et qui, par la suite, recommencent indéfiniment pour tenter de retrouver ces sensations).

La relation « prend » grâce à cette alternance subtilement dosée. C’est là la différence entre l’homme gentil et le pervers narcissique qui peut, certes, être aimable, mais seulement à doses homéopathiques ! Bien sûr qu’il est « aussi » gentil, sinon comment pourrait-il accrocher la victime à son cou ?

L’exemple du cas de Laure est édifiant. C’est aujourd’hui une jeune femme frêle comme une gamine. Elle est sans armes, désemparée, et ce qu’il lui reste à défendre, les vestiges d’elle-même, un tas de ruines informes sur lesquelles on marche à grand bruit, alors que tout le reste est silence. Elle a 30 ans tout juste…

Le premier rendez-vous de la jeune femme fut tout entier habité par une souffrance qu’elle avait du mal à exprimer par des mots. Elle pleurait beaucoup. Elle disait avoir rencontré un homme d’une quarantaine d’années sur Internet, par un site de rencontres, trois ans auparavant.

«   Je sortais d’une déception amoureuse ; mon petit copain m’avait annoncé qu’il partait faire un stage aux États-Unis dans une grosse boîte ; il travaillait dans les assurances… Quand j’avais vu son air embarrassé, j’avais d’abord cru qu’il allait me demander en mariage ! En fait, il m’informait de son départ… Après avoir hésité, je me suis inscrite sur ***. C’était plutôt sympa. Les hommes me faisaient la cour, parfois assez… cavalièrement, mais ce n’était pas désagréable, toute cette attention. Par moments, à force d’avoir plusieurs contacts en cours, je les mélangeais, je m’adressais au prof de maths en pensant discuter avec l’informaticien… Aucun ne m’intéressait vraiment. Je “chattais”, en attendant mieux. Un jour, se présente un certain Johan… belle photo en noir et blanc, photographe, revenus déclarés très élevés… J’ai tout de suite flashé sur cet homme ; il me plaisait beaucoup. Il avait quelque chose de mystérieux. Je ne pouvais vraiment pas prévoir ce qui s’est passé ensuite. »

En effet, la victime ne « voit rien venir ». Cette expression révèle d’ailleurs parfaitement son état : elle est éblouie, elle perd de son acuité. Son sens critique est amoindri. Au début et jusqu’à un certain point de la relation, elle pardonne tout.

«  Il m’envoyait des photos, de très belles images, des nus de femmes, mais aussi des paysages, des clichés splendides. Les portraits et les nus avaient tous une lumière intimiste, un grain précis, parfait. On avait l’impression de toucher ces corps, de sentir leur odeur ; c’était magique. Je lui disais que je trouvais ça très beau. Nous nous sommes donné rendez-vous la première fois au bar d’un grand hôtel, atmosphère piano en live et lumières tamisées… Il souriait, parlait peu, mais il avait un regard magnétique. Ses silences donnaient de l’épaisseur, une tension agréable à la rencontre. J’adorais. »

Lorsque le manipulateur parle, il séduit, et quand il est silencieux… il séduit aussi.

Le mot et l’anti-parole

L’expression orale, les mots ont une importance primordiale dans la tactique du pervers narcissique : ils constituent la clé de sa manipulation, mais ils sont utilisés différemment selon le stade de la relation. Pour plaire, puis pour envahir et induire des réactions et, enfin, pour détruire.

Abondance de mots pour la séduction, puis laconisme, voire mutisme, mensonges, insultes, messages paradoxaux : tout y passe. Ses verbalisations reflètent parfaitement la perversion du manipulateur narcissique : il joue du mot comme on joue d’un instrument.

Par « anti-parole » on entend le fait que le pervers narcissique utilise les mots pour une « fausse » communication. Il n’y a pas, à aucun moment, de vrai dialogue avec un tel homme. Et pourtant, les mots, il les connaît ! Même quand il se tait, son silence est plein de significations et de conséquences, parmi lesquelles, souvent, une sensation de culpabilité chez la victime qui se demande ce qu’elle a fait, s’interroge, retourne mentalement les événements dans tous les sens pour essayer de comprendre.

«  Même en “chat” il parlait très peu. C’était surtout moi qui m’exprimais, et ce n’était pas toujours facile, parce qu’il ne s’intéressait pas particulièrement à ce que je faisais. Comme je suis loquace de nature, je n’avais pas de mal à meubler, je parlais de tout et de rien, de ses photos, de tel ou tel événement. Il n’accrochait pas beaucoup ; je le trouvais très timide, très réservé ; je dirais même retranché. Puis, dans ce bar où pour la première fois nous parlions en présence l’un de l’autre, il a commencé à être plus communicatif ; il me faisait rire en me murmurant des commentaires cocasses sur le gros monsieur qui occupait une table voisine. »

Dès le début, l’entreprise de séduction du manipulateur se met en place grâce aux mots, car il dispose d’une verve et d’une dialectique subtiles et insidieuses. Dans cette phase initiale, les mots sont doux, ils caressent et mettent en valeur. Ils peuvent être abondants ou, au contraire, bien dosés.

«  Par instants, il se taisait et m’observait, un sourire en coin, tout à coup silencieux. Je continuais à parler, j’avais envie de le faire revenir dans la conversation, et je me demandais ce qu’il pensait, si je lui plaisais… Son attitude me déroutait un peu… Je le trouvais original, en tout cas pas du tout le dragueur habituel. »

D’une manière générale, le pervers narcissique n’aime pas la communication directe et limpide. Par exemple, il peut sembler avare de mots, vous laissant faire les questions et, par son silence, vous obligeant à faire aussi les réponses. Dans ce monologue imposé, la victime s’empêtre comme dans les mailles d’un filet. Elle hésite, cherche les bonnes questions, les bonnes réponses. Fatalement, elle se dévoile ainsi beaucoup, montre ses vulnérabilités. Le pervers narcissique se gausse alors en silence du trouble qu’il a su induire et des inévitables faux pas : il constate avec délectation la « stupidité » de l’autre, si utile à rehausser sa propre valeur.

«  Je lui ai demandé s’il avait déjà exposé ou édité des livres de photos ; ce qu’il faisait me semblait d’un niveau assez élevé pour justifier un vrai succès. Il n’a pas répondu, il est passé à autre chose. Il agissait souvent comme ça : s’abstenir de répondre ou changer de sujet. J’imaginais alors tout et n’importe quoi. J’en étais arrivée à penser qu’il était connu et qu’il ne voulait pas le révéler ! Je fantasmais énormément sur ce qu’il pouvait être “en réalité”, bref, je voyais en lui un véritable héros, alors qu’il ne se vantait pas ouvertement ! »

Chez cet homme, la communication – ou ce que nous avons l’habitude de nommer ainsi – ne sert donc pas du tout à communiquer, mais… à induire, c’est-à-dire à provoquer de l’incertitude, du doute, bref à déstabiliser l’autre. Il adore le paradoxe et est capable d’affirmations dissemblables d’un jour à l’autre avec l’effronterie d’une apparente bonne foi. C’est vous qui ne comprenez rien ! Et lorsqu’on le prend en flagrant délit de mensonge, il nie généralement avec une assurance remarquable, voire… convaincante. C’est toujours l’autre qui est mesquin ! Vous, en l’occurrence. D’ailleurs, il n’a pas son pareil pour prouver à la terre entière qu’il a raison, quel que soit le sujet. Le mensonge est une habitude banale chez lui. Il en use pour des motifs et des buts variés : pour faire croire qu’il est ce qu’il n’est pas, se glorifier, pavaner, mais aussi pour semer la zizanie dans la famille, entre amis, ou bien pour montrer sa partenaire sous un mauvais jour, en l’accusant de faits inventés, ou encore, lors d’une séparation, pour attaquer, décrédibiliser et rejeter toutes les fautes sur l’autre. Bref, le pervers narcissique a de multiples « bonnes raisons » de mentir…

Laure, bien sûr, en a fait les frais de nombreuses fois :

«  Le hasard a voulu que je m’y connaisse un peu en photographie. Je lui ai demandé quel appareil, quels objectifs il utilisait. Il est resté dans le vague et, au moment où j’ai posé une question précise sur les objectifs grand-angle, il s’est énervé, me disant qu’il n’allait pas me faire un cours là-dessus, que je n’y comprendrais rien et que, “de toute façon”, il était autodidacte et qu’il n’appliquait pas les règles “orthodoxes” de la technique habituelle… Je m’étais convaincue que tout ça était un cran trop élevé pour moi et j’avais laissé courir. Plus tard, j’ai compris qu’il n’était pas photographe professionnel comme il l’avait laissé entendre. Il travaillait en fait dans une banque. La photographie était une passion, un hobby… selon lui. Par la suite, j’ai découvert que ces photos n’étaient pas de lui mais qu’il les avait trouvées sur Internet. Évidemment, j’ai toujours soigneusement évité de reparler technique avec lui. D’ailleurs, chaque fois que l’on entrait dans un domaine où j’avais quelques compétences, il me rabaissait du plus qu’il pouvait, ou alors il se mettait à parler d’autre chose. On aurait dit qu’il ne supportait pas que je sois bonne en quoi que ce soit. »

Lorsque le manipulateur narcissique installe et renforce son pouvoir, les mots, et surtout la façon dont le discours est agencé, revêtent encore une importance primordiale. C’est le temps des allusions, des insinuations, des mots blessants. Prises séparément, ces remarques sembleraient inoffensives, du domaine de l’anecdote, mais l’ensemble constitue un vrai processus destructeur. C’est tout l’art du pervers narcissique : frapper sans laisser de traces visibles.

Dans la phase ultime de la relation. Quand il s’agit de détruire la victime et finir de la « vider », les mots seront coupants comme des lames de rasoir dans le cadre privé, choisis et dosés, devant les autres : le pervers narcissique sait éviter de se trouver en faute et, si par hasard il l’est, il se défend avec une véhémence d’innocent.

«  Quand il commettait une erreur ou un oubli, il entrait dans des fureurs impossibles, se souvient Laure. Il m’agressait, m’accusait soudain de tout autre chose, en changeant de discussion. Il n’était jamais responsable de rien. Quand il a eu un accident de voiture avec sa berline toute neuve, il a refusé d’établir le constat à l’amiable avec l’autre conducteur et il a appelé la police de son portable, alors que c’était lui qui avait grillé le feu rouge. Il a argumenté avec une telle fureur offusquée qu’il a fini par obtenir gain de cause. J’étais avec lui ce jour-là, je sais de quoi je parle. Je n’osais pas intervenir, et encore moins défendre le pauvre automobiliste… Je l’aurais payé cher en rentrant à la maison. Je me sentais si lâche… »

Enfin, la technique plus ou moins consciente du « message paradoxal » constitue son fer de lance. C’est le fameux double bind dont parlent les anglophones : le discours à double contrainte,

autrement dit : paradoxal. On dit une chose pour en faire comprendre une autre (« Je te remercie ! », dit sur un ton ironique) ; on donne des ordres absurdes ; on formule des demandes impossibles (« J’aimerais que tu fasses tel geste, mais que ça vienne de toi et pas parce que je te le demande » : si l’autre ne le fait pas, cela lui sera reproché, et s’il le fait, il lui sera reproché de ne pas l’avoir fait spontanément). Ce processus déstabilise l’interlocuteur ou le met dans l’impasse. Dans les deux cas, la personne est manipulée.

« Un soir, alors que nous étions devant la télé, Johan me pose une question : “Il te plaît, Philippe ?” (son meilleur copain). J’ai senti le piège… Il était calme, nous grignotions en regardant un film, nous ne nous étions pas disputés, mais j’ai pressenti que cette demande n’était pas anodine. Comme Johan avait un tempérament très jaloux, j’ai répondu : “Non – Ah ? Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il a qui ne te plaît pas ? C’est mon meilleur ami, je te signale !” a dit Johan en haussant le ton. Aussitôt, je me suis corrigée : “Mais si, il me plaît, là n’est pas la question…” À cet instant précis, Johan est entré dans une fureur monstre : “J’en étais sûr ! J’avais senti que tu ne disais pas tout. Tu minaudes quand il est là, tu fais ta toute belle ! Tu crois qu’il va te tomber dans les bras comme ça ?! Salope !” Je ne savais plus quoi dire. »

Exemple qui se dispense de commentaires ; triste réalité presque quotidienne de la personne manipulée…

En guise de bilan, force est de constater qu’avec ses mots le manipulateur pervers parvient à entamer l’une des plus précieuses ressources de l’individu : l’estime de soi, à laquelle tout un chacun se rattache pour vivre et avancer.

Suite…

Pascal Couderc Psychanalyste, psychologue clinicien à Paris et Montpellier

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