Épisode 16 : Profil de la femme susceptible d’incarner la victime

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Profil de la femme susceptible d’incarner la victime

L’intitulé amène d’emblée à se poser la question : victime de qui ? De l’autre ou d’elle-même ? De l’autre, sans aucun doute, mais des caractéristiques sont nécessaires pour devenir victime – certains vont jusqu’à dire complice – d’un pervers narcissique.

Dans la dyade mère-nourrisson n’existe que l’intensité du plein où rien ne manque. Si la mère est défaillante, tout manque et c’est le vide. À l’intérieur de cette relation précoce, il n’y a pas de limite entre la mère et l’enfant, qui considère le corps de sa mère comme le prolongement du sien (c’est aussi vrai pour la mère, qui vit la relation dans la fusion). Cela signifie que si la mère n’est pas « présente », c’est, pour l’enfant, une partie de lui-même qui vient à manquer, une amputation. En conséquence, une mère absente, dépressive (c’est une forme d’absence) ou trop occupée

«ailleurs», qui abandonne son enfant pour faire autre chose de « plus important », risque de provoquer cet « arrachement » que les psychanalystes anglo-saxons ont théorisé et, en retour, un «agrippement». Plus la séparation est menaçante, plus l’agrippement est intense ; et plus il est intense, plus le manque est intolérable. Cette attente permanente, cette souffrance vont créer un modèle relationnel affectif. Chez les adultes que ces enfants deviennent, nous retrouvons une fragilité des limites, voire une absence de limites entre soi et l’autre dans les relations affectives. À la moindre distance posée par l’autre, ce vécu d’abandon est ressenti, cet arrachement et, surtout, cette souffrance. Ainsi, la dépendance sera au cœur de la relation : il vaudra mieux la souffrance que rien du tout !

On peut, en ce sens, affirmer que le pervers narcissique et sa partenaire ont en commun une altération narcissique, qu’il existe un parallèle entre eux deux.

«Depuis peu, j’ai compris que j’ai toujours ressenti un vide affectif, sans me l’avouer. Et c’est sans doute pour cette raison que j’ai autant investi ma relation avec Alain, dit Jeanne. Peu après ma naissance, mon père, qui enseignait dans un lycée, a quitté ma mère. Elle est tombée dans une profonde dépression, m’a-t-elle raconté des années plus tard. Elle a même été hospitalisée deux fois, à cette époque. Je crois qu’elle a beaucoup négligé le bébé que j’étais… D’ailleurs, mes grands-parents m’ont prise chez eux pendant presque deux ans. Je ne sais pas exactement ce qui s’est passé. Dans la famille, on ne parle pas de cette période. Je crois que ma mère a fait une tentative de suicide, mais personne n’a jamais voulu le confirmer ; ce sont toujours des réponses évasives, comme si je n’avais pas “droit à la vérité” ou que cela ne me regarde pas, alors que j’ai été concernée, même si j’étais toute petite ! soupire Jeanne. Ensuite, au bout de trois ou quatre ans, mon père est “réapparu”. Il venait me chercher à la sortie de l’école et je passais des après-midi avec lui ; j’en garde un souvenir très vague. Puis il a renoué avec ma mère, ils se sont remis ensemble. Je ne me rappelle pas grand-chose de ces années-là, sinon d’une certaine confusion, comme un flottement…»

La dépendance affective est donc une prédisposition de la femme qui se situe en amont de sa relation avec le pervers narcissique. C’est la rencontre qui va révéler chez cette femme une certaine fragilité, quelques traits particuliers qui étaient déjà présents mais avec lesquels elle vivait sans trop de souffrance, en apparence. Elle a une demande initiale, dont le pervers narcissique va s’emparer ; demande d’une relation qui aide à se structurer, à trouver confiance en soi, à tenter de compenser un narcissisme défaillant, à combler un manque à être. Lui perçoit parfaitement la nature de cette attente : c’est sa porte d’entrée dans la relation. Il a besoin de ces paramètres chez l’autre pour en faire sa victime. Il pourra alors compenser son propre vide (ce qui est vain : là où rien ne s’est inscrit, ça ne s’inscrit pas ; c’est sans fin).

À l’inverse, la femme cherche à se voir dans le regard de l’autre pour se sentir exister ; elle cherche à se transformer en l’objet de son désir : « Comment me veut-il ? », comme si le fait d’exister à ses yeux allait l’aider à exister pour elle-même.

Pour Jeanne, c’est bien la relation avec sa mère qui semble avoir déterminé sa fragilité :

«J’avais 5 ans quand je suis retournée vivre avec mes parents, mais je me demandais toujours si ma mère m’aimait vraiment. J’avais l’impression de l’agacer, d’être de trop. Elle s’énervait quand je l’approchais : “Tu es sans arrêt dans mes pattes !” disait-elle. Mon père, lui, était à la fois présent et absent, absorbé par son travail de prof, retranché dans son bureau à corriger des devoirs. Je crois qu’il n’écoutait ma mère que d’une oreille, et elle déversait sur moi sa nervosité. Pendant des années, à   table, dans la rue, partout, j’ai entendu : “Tu vas tomber ; tu n’y arriveras pas ; ce n’est pas faisable…”»

On voit bien ici comment le regard de la mère (mais il peut aussi s’agir du père) influe sur l’image que l’enfant se forge à sa propre encontre. Ce regard, pour le moins, manque de bienveillance. Il ne met pas en valeur. Plus encore, il dévalorise. Le message reçu est : « Je ne suis pas capable d’exister par moi seule. »

Or la parole des parents a un statut de vérité pour l’enfant. « S’ils le disent, c’est que c’est vrai. » Plus tard, cela amènera la femme à croire les flatteries du pervers narcissique, lors de son entreprise de séduction. Et c’est par le biais de cette croyance que se développe la dépendance à l’autre. C’est une véritable addiction, comme une drogue. Il existe un lien inconscient à cet autre, qui aurait la fonction de « réparer ». Mais la femme doute, elle n’a jamais réussi à « rétablir » l’amour de sa mère, à changer le regard que cette dernière avait sur elle et se sent donc impuissante. Cela explique qu’aux côtés du manipulateur narcissique, elle alternera des moments d’espoir (« Je vais le changer ») et des périodes de découragement, de soumission docile (qui équivalent au renoncement). On lui a appris à être impuissante…

L’histoire de Jeanne confirme entièrement ce rapport déficient à un parent – la mère, en l’occurrence :

«Elle me comparait toujours à ma cousine. À l’école, au lycée, quand j’avais une bonne note, 18, on me demandait pourquoi je n’avais pas eu 20. Quand ma cousine avait 15 en maths, maman disait : “Comme elle est brillante !” Je crois que si je lui avais décroché la lune, elle m’aurait demandé les étoiles.»

L’enfant intériorise l’exigence de sa mère en la majorant, essaie d’être parfait et, comme c’est impossible, il se trouve en situation d’échec permanent. C’est une course infinie vers un but jamais atteint, parce que inaccessible.

Et voici que le pervers narcissique va appuyer sur cette supposée indignité, jusqu’à provoquer une douleur insupportable pour la calmer ensuite.

De son côté, la victime déploiera beaucoup d’entrain pour tenter de « nourrir » cet homme. Ainsi, elle aura souvent au début ce que nous pourrions schématiquement nommer le « syndrome de l’infirmière » : le pervers narcissique tente de donner l’impression qu’il a, lui aussi, une demande d’affection ou un besoin de soutien moral. Il est très habile à susciter la générosité. La femme qu’il a prise comme cible est alors capable de déployer des trésors d’énergie pour « s’occuper » de lui, sans se rendre compte qu’en réalité sa sollicitude répugne à cet homme et qu’elle est inutile : elle ne fera jamais exactement ce qu’il veut, ce ne sera jamais assez, elle commettra toujours des erreurs (c’est le but, d’ailleurs… afin que cela puisse lui être reproché par la suite ! « Tu n’es vraiment bonne à rien ! » Sous-entendu : pas même à me rendre heureux).

Jeanne parle justement d’Alain en des termes éloquents : « Après les heurts et les disputes, même après avoir subi les pires humiliations, j’avais toujours, toujours, au bout de quelques heures, quelques journées, un sentiment de pitié envers lui. Je voyais en lui un animal blessé, je me souvenais de ce qu’il m’avait raconté sur son enfance, sa solitude… Il se démenait pour que nous ayons un niveau de vie élevé, je constatais qu’il faisait des efforts… enfin… c’est ce qu’il me semblait. J’avais envie d’être heureuse, j’avais envie qu’il le soit. Puis tout reprenait comme d’habitude, c’est-à-dire que nous recommencions un cycle. Il redevenait peu à peu absent, puis méprisant, agressif.»

Dans les deux cas, il y a un manque d’altérité, l’autre n’existe pas pour le pervers narcissique, et lui existe trop pour elle. Elle, n’existe pas pour elle-même et risque l’effondrement narcissique, littéralement possédée qu’elle est par l’autre, censé jouer le rôle de réparateur. Elle en a besoin, elle le magnifie, elle veut se sentir la seule, l’élue. C’est cela qui l’amène à supporter l’insupportable.

Pour la victime se joue l’illusion d’une relation fusionnelle (tout comme dans la relation mère/nourrisson), faire un avec lui, avec pour conséquence la douleur due à l’impossibilité d’atteindre cet objectif, de réaliser ce fantasme.

«Je me demandais souvent pourquoi je m’acharnais à rester avec lui, alors que je me rendais bien compte que je n’étais pas du tout épanouie, mais plutôt rabougrie, diminuée par cette relation. J’avais un minimum de lucidité, en somme, raconte Jeanne, un sourire amer aux lèvres.

Le jour où il m’a reproché de ne pas travailler, de vivre à ses crochets, de ne pas avoir eu le courage (il a dit exactement : “Tu n’as pas eu le cran”) de continuer mes études alors que c’était lui qui m’avait poussée à les abandonner, je me suis dit qu’il avait raison, mais que je m’étais fait avoir. » La victime, en effet, n’a rien de masochiste : elle ne cherche pas cette douleur et l’apprécie encore moins ! Elle ne prend aucun plaisir aux discussions acerbes qui se déclenchent si elle ose se rebeller ou contredire son compagnon. Elle a envie d’aider, d’être utile, d’être aimée et appréciée, pas de souffrir ! Elle ne s’aperçoit pas qu’elle sert de simple « extension », de « prothèse narcissique17 », elle pense avoir le rôle d’une compagne à part entière. Elle ne voit pas qu’elle sert d’objet, elle croit exister aux yeux de l’autre. Elle ne perçoit pas le manque de symétrie de cette relation. En ce sens, elle est dotée d’une certaine ingénuité, bien que l’on ne puisse la lui reprocher,

car il est très difficile, surtout au départ, de « diagnostiquer » un pervers narcissique.

Elle n’imagine pas que l’on puisse avoir des intentions si mauvaises, elle n’envisage pas ce qu’est la perversion. Cette forme de candeur se marie avec sa fraîcheur vive, sa générosité. C’est une femme appliquée, intelligente et, même si elle a une estime de soi altérée, elle a nombre de points forts et de qualités : le pervers narcissique ne vise que les femmes qui en valent la peine, des êtres « riches », nourrissants.

Lors de leur rencontre, l’homme s’engouffre dans la brèche. Leur relation n’est possible que par la conjonction de sa pathologie à lui et de sa fragilité à elle, ce qui peut être le fait de bien des personnes. Nous avons tous nos failles…

Nous avons mis en lumière, ici, une fragilité ouvrant la porte à une dépendance (mais pas nécessairement avec un pervers narcissique !). La femme susceptible de succomber à son assaut, dépendante du regard des autres, croit que cet homme va la valoriser. Il existe en elle des traces de dépendance affective qui vont au-delà de sa relation avec le pervers et existaient antérieurement, ou du moins, potentiellement. Par exemple, une femme qui accorde « trop » d’importance à l’amour, qui investit les relations qu’elle vit de façon excessive, qui pense que l’amour résoudra tous ses problèmes et « charge » ainsi toute histoire sentimentale d’un fardeau ; une femme pour qui l’amour est une obsession, qui n’arrive jamais à rompre même lorsqu’une liaison lui fait du mal ou qui éprouve un manque irraisonné de l’autre lorsqu’il est absent, comme si elle était en manque d’une drogue, une femme qui se sent inutile ou « vide » sans l’autre : cette femme est sans aucun doute prédisposée à tomber dans les bras d’un manipulateur pervers. Ainsi, elle doit avoir conscience qu’elle n’est pas seulement victime, mais aussi l’actrice inconsciente de ce qui lui arrive. Cela lui permettra par la suite de mieux mobiliser ses ressources, lors d’une thérapie. La victimisation a priori ne sert pas la cause des femmes en général, ni celle de personne.

Suite…