Épisode 14 : l’artiste et sa marionnette

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L’artiste et sa marionnette

Sur cette scène de théâtre qu’est la vie, le pervers narcissique se meut avec aisance, sûr de son fait. Il n’a pas grand-chose à perdre et tout à gagner. Il est habité par son personnage, il se déploie avec brio. Affable et séducteur, tout à vous… soudain absent, il crée un manque, vous attachant à lui. Tantôt jovial, serviable, tantôt revêche, agressif.

Le geste ultime, c’est le rejet de la partenaire, vidée de toute énergie et surtout, des qualités qui avaient attiré le pervers narcissique : la gaieté, l’optimisme généreux et… la capacité qu’elle avait à l’aimer, lui.

Les phases de l’entreprise

Séduction, invasion, destruction sont les trois campagnes successives que mène le pervers narcissique.

La phase de séduction est un petit chef-d’œuvre en soi. Pas une bavure ; un travail d’artiste… provenant d’un homme charmant, aux manières exquises. Il s’agit en l’occurrence de retenir l’attention d’une femme. L’un des buts du manipulateur narcissique est d’anesthésier sa cible en la fascinant. C’est le serpent qui siffle doucement : « Aie confiance… » Extérieurement, il semble très chaleureux. De toute évidence, lorsqu’on cherche à séduire, on essaie de montrer les meilleurs côtés de soi, de se mettre en valeur. Le fait de vouloir séduire n’est aucunement une faute. Ce qui caractérise le pervers narcissique, c’est que dès la phase de séduction – et toute histoire d’amour en a une – il ment : l’enjeu n’est pas de s’offrir sous son meilleur jour, mais de présenter une image factice de lui. Il a « une autre idée derrière la tête », il joue un rôle, calcule et anticipe – déjà – les résultats qu’il va obtenir, tout en éprouvant un certain mépris pour sa victime. Il ne ressent rien d’autre, lui ; il ne se sent pas vulnérable, comme on l’est normalement quand on tente de plaire. Sa vraie personnalité apparaîtra plus tard : ce changement de comportement est aussi caractéristique d’un tel sujet.

Tout de suite, dès la première rencontre et au moment où il décide d’accaparer cette cible, le manipulateur pervers est sûr de pouvoir y parvenir, car il ne s’arrêterait pas à une femme dépourvue de la faille dont il a besoin.

La séduction équivaut-elle toujours à une manipulation ? Non ! Mais cela laisse (pour le plus faible des deux) la porte ouverte à une éventuelle manipulation.

Jeanne, étudiante en histoire de l’art, avait rencontré Alain dans une soirée chez des amis. Il lui avait été présenté comme le célibataire en or… 34 ans, professeur d’anglais à l’université, jamais marié, pas d’enfant, sportif… Pendant le dîner, il s’était montré très cordial, sans excès. Avec beaucoup d’humour, il avait raconté ses années de collège. Jeanne l’avait trouvé très séduisant, elle avait adoré son regard profond, intense. Il avait parlé d’un cheval lui appartenant. Le cheval s’appelait Isahi ; Alain l’avait décrit en détaillant sa beauté, son allure majestueuse, son tempérament fougueux. Son récit envoûtait la jeune femme. La soirée s’était achevée doucement ; Jeanne rêvait déjà…

Le pervers narcissique doit parvenir à obtenir l’admiration de la femme. Ainsi, elle se sentira valorisée, honorée qu’un tel homme s’intéresse à elle. C’est à travers cette admiration qu’elle va «  s’emparer » de l’exigence qu’il a à son égard : elle ne veut pas décevoir un homme qu’elle admire.

Alain avait raccompagné Jeanne jusque devant la porte de son immeuble. Elle n’avait pas osé lui demander de monter, de peur de paraître téméraire, trop hardie pour un premier soir. Il n’avait pas non plus demandé le numéro de téléphone de la jeune femme. Elle dira plus tard, en consultation :

«  Je l’avais trouvé vraiment touchant, avec un tel respect pour moi, à ne pas poursuivre la soirée dans une plus grande intimité ! »

Nous voyons ici que, déjà, la femme interprète positivement tout événement. Elle valorise la déception : il n’est pas monté chez moi, ne m’a même pas embrassée, quelle délicatesse ! Elle est, dès ces instants, en miroir avec lui, elle transforme, convertit les faits à travers le prisme d’une interprétation bienveillante.

Le lendemain, elle avait téléphoné à son amie Sandrine, chez qui s’était déroulé le dîner. « J’ai dit à Sandrine : “Il est merveilleux…” Elle a répondu : “Je crois bien que oui !” » Ce regard social positif, venant des autres, cet élan approbateur et encourageant, avaient conforté Jeanne dans son jugement : l’opportunité d’une belle histoire semblait se présenter à elle… Plusieurs jours après, alors qu’elle attendait en vain une occasion ou un prétexte pour revoir Alain, elle s’était risquée à demander son numéro à Sandrine. Alain avait accueilli le coup de fil de Jeanne avec beaucoup d’enthousiasme : « Tu as bien fait de me contacter, je l’aurais fait moi aussi, mais j’ai eu beaucoup de travail ces jours-ci, tu sais. Je prépare un séminaire. » Jeanne avait pensé : « Comme il est brillant, et si généreux, alors qu’il est sans doute débordé. » Jeanne et Alain s’étaient revus, avaient entamé une relation. Dès les premiers jours, il lui avait parlé de son enfance difficile.

Le manipulateur narcissique, fort de son succès préliminaire, cherche aussi très vite à susciter la compassion : son objectif est également qu’elle ait « envie » de l’aimer, de s’occuper de lui. Il aura donc à cœur de se montrer « humain », avec une petite vulnérabilité (artificielle)… juste assez pour attendrir et provoquer l’élan compassionnel qui sied à tant de femmes. Il voudra solliciter le côté maternel qu’ont beaucoup d’entre elles. Lorsqu’il parle de son enfance malheureuse, il dit probablement des choses vraies, mais sans affect. Il se sert de son histoire comme d’une arme de séduction.

«  J’ai souffert, et ensuite, les femmes ne m’ont jamais assez aimé. Je suis sûr que toi, tu ne me décevras pas », dira Alain. Pour pouvoir dire, plus tard dans la relation : « Tu m’as déçu… »

Face à ces déclarations, la femme pense : « Je dois, moi, le rendre heureux. » C’est ainsi que le pervers narcissique amène son interlocutrice à vouloir relever un défi. Il place d’emblée la barre très haut. Il a un niveau d’exigence élevé, qu’elle a envie d’atteindre, alors qu’objectivement ce qu’il lui demande est déjà trop. Concernant le physique de sa compagne, par exemple. Et elle aura envie de corriger son apparence pour le contenter : changer la couleur ou la coupe de ses cheveux, voire plus. Il suggère et, aussitôt, elle exige d’elle-même, pour « être à la hauteur ». En effet, devant le thérapeute, Jeanne dira un jour : « Je voulais le mériter, être digne de lui. Il est très beau. Je devais être celle qui se différencierait des autres, la seule, l’unique. »

Par la suite, la femme a en général beaucoup de mal à se défaire de cette exigence, puisque cette dernière vient d’elle, une fois induite par lui. Ces empiétements sur le libre arbitre, les choix et points de vue annoncent l’étape suivante, celle de l’envahissement, de l’invasion.

La phase d’invasion est une phase de prise de possession, d’occupation. L’homme se rend progressivement indispensable ; une relation se « noue », par le biais de multiples points d’ancrage, d’ordre économique parfois, mais surtout affectif.

Pour que sa tactique fonctionne, le pervers narcissique doit la mener sur un double front : l’envahissement de la vie et de l’individualité de sa victime ne peut s’avérer efficace que si dans le même temps il fragilise cette dernière. Une personne en pleine possession de ses moyens risquerait d’opposer une résistance ; sa capacité de réflexion personnelle l’amènerait peut-être à voir clair dans les intentions du partenaire. Il ne suffit donc pas de s’insinuer en s’installant dans la vie de l’autre, il faut aussi confiner.

Pour ce faire, la critique est l’instrument tout désigné. D’abord voilée, mesurée, elle s’exerce à la fois à l’égard de la victime elle-même, pour qu’elle commence à douter de ses capacités et de sa valeur, mais aussi à l’égard de certains proches, afin de l’isoler.

La vie commune marque en général le début de cet enfermement. Instinctivement, le pervers narcissique sait « choisir » les personnes de l’entourage qu’il lui convient d’éloigner, et celles qu’il a, au contraire, tout avantage à séduire pour les mettre de son côté. Les ami(e)s les plus influents, ceux qui ont un caractère fort, et donc une capacité de jugement supérieure, seront les premiers à pâtir des critiques du pervers narcissique. La victime sera parfois « obligée » de couper les ponts avec ces fréquentations. « Untel est nul et vulgaire », « Franchement, tu vaux mieux que ça », « À mon avis, elle n’est pas franche, elle t’envie. » Ces remarques peuvent aller jusqu’à la menace pure et simple : « C’est elle ou moi, tu choisis. »

D’autres proches, en revanche, feront l’objet d’une opération de séduction menée avec patience et application. Le manipulateur sera ainsi considéré comme l’homme idéal, alors que dans le secret des murs domestiques il se montre tyrannique.

Qu’il s’agisse d’écarter la victime de certains proches et parents, ou d’en mettre d’autres dans sa poche, le résultat reste inchangé : la victime est seule, soit parce qu’elle ne voit plus personne, soit parce que les autres ne la comprennent pas lorsqu’elle ose se plaindre, puisqu’ils sont devenus des «  inconditionnels » de son compagnon.

« Comment ? Alain ? Il est charmant ! Que viens-tu raconter là ? »

«   Je me souviens bien de ces premiers mois où nous vivions ensemble. Le bail de mon studio arrivait à son terme ; Alain m’avait convaincue de quitter ce petit logement et d’aller vivre chez lui. Le lendemain de mon arrivée définitive, j’ai eu la première déception. Il m’a demandé de laisser tous mes livres chez mes parents parce que – disait-il – la place manquait dans sa bibliothèque et qu’il “n’aimait pas les rayonnages encombrés”. Il avait ajouté que, de toute façon, je n’avais pas besoin de consulter tout ça en permanence… J’ai gardé le minimum nécessaire pour mes cours, et j’ai mis les autres ouvrages dans un carton. »

En entendant ces mots, le thérapeute ne peut s’empêcher de penser que c’est elle-même, sa personne tout entière, sa richesse intérieure que Jeanne avait commencé à mettre dans un carton ce jour-là par ce geste emblématique. Le manipulateur narcissique cherche à appauvrir sa compagne. Il l’isole, non seulement de son entourage affectif, mais aussi de ses repères. Il l’éloigne de ce qu’elle aime et de ceux qui l’aiment. Il l’éloigne d’elle-même.

«  Tout au long des semaines suivantes, je l’ai vu changer imperceptiblement. Je m’en rends compte maintenant. Il était surtout très différent quand nous étions seuls. Distant, moins souriant, rarement tendre. »

Jeanne rajuste une mèche de cheveux derrière son oreille ; elle fait penser à une petite fille appliquée. Elle essaie de bien faire. Mais le soin et l’application ne sont pas toujours couronnés de succès, surtout face à la mauvaise foi.

«  Quand on allait chez mes parents, par contre, il donnait l’impression de reprendre vie. Lui qui ne m’aidait jamais à la maison, il devenait serviable, prévenant. S’il manquait quelque chose à table, il se proposait d’aller le chercher dans la cuisine. “Ne vous dérangez pas”, disait-il à ma mère. Il posait le bras sur le dossier de ma chaise, me faisait un baiser dans le cou. Mes parents le trouvaient génial. »

Elle baisse la tête, et continue son récit : « Moi, j’étais mal à l’aise. Devant ma famille, il parlait beaucoup de son travail ; il expliquait combien ça l’occupait. Et il ajoutait : “Mais au moins, comme ça Jeanne peut terminer ses études tranquillement.” »

Le manipulateur pervers aime faire croire qu’il se sacrifie pour sa victime. Cela lui permettra, dans un deuxième temps, à la fois d’obtenir un consensus à son égard et de faire passer l’autre pour une ingrate.

«  Ce qui était bizarre, c’est que parfois il disait le contraire quand nous étions seuls. Il avait plutôt tendance à ne pas m’encourager, surtout dans mes études. Je me disais qu’il en avait peut-être tout simplement assez, par moments, de devoir payer tous les frais du ménage. Mes parents nous aidaient un peu financièrement, mais il se plaignait que nous dépensions trop. Je me sentais coupable d’être encore étudiante. Du coup, j’évitais les achats inutiles, je sortais moins avec mes amies. D’ailleurs, il les critiquait toutes, Sandrine en premier, alors que nous nous étions rencontrés chez elle. Je passais mon temps aux cours et à préparer mes examens, pour “au moins” ne pas les rater. En rentrant le soir, il jetait un coup d’œil sur le bureau et me demandait tout de suite si j’avais fait les courses, parce que “l’histoire de l’art, c’est pas ça qui va nous nourrir…”. Il disait aussi que si j’avais besoin de me pencher autant sur les devoirs et les bouquins pour réussir, c’est que je n’étais pas faite pour les études. »

Jeanne, en effet, a fini par abandonner ses cours durant le deuxième semestre de licence.

La phase de destruction commence avec la souffrance consciente de la part de la victime. Le bel idéal a disparu. Le pervers narcissique révèle les aspects négatifs de sa personnalité. Il devient jaloux ou violent, à la fois plus distant et plus exigeant. La victime se trouve vidée de son énergie – et donc de sa substance – de par son inutile et épuisante tentative de contenter son partenaire. Les accusations qu’il porte souvent envers elle la terrassent. Elle doute de tout, d’elle-même, en premier : il est parvenu à la convaincre qu’elle ne valait pas grand-chose, après tout. Elle est donc non seulement méprisable, mais aussi coupable de l’être ! Sa partenaire étant déprimée, elle se trouve entièrement à la merci du pervers narcissique qui va pouvoir la détruire à petit feu.

Jeanne est plus tendue, durant cette partie de son récit. En parlant, elle replonge dans une période difficile de son passé. Crispée, elle triture son foulard, le lisse, puis l’ouvre, le regarde, le remet en boule, fait un nœud, puis un autre… tourne et retourne le petit carré de soie comme elle a dû, à cette époque, tourner et retourner la situation dans son esprit, pour tenter de la comprendre et d’y remédier. « Je ne savais plus quoi penser, parce qu’il était parfois très gentil, surtout après les scènes violentes. Il voulait se faire pardonner et moi… je pardonnais. Ce n’était pas de la violence physique ; il ne m’a jamais battue, mais il m’agressait soudain, me lançait de terribles injures, en m’accusant d’être une traînée, une moins-que-rien, parce que j’avais bu un café avec une amie… »

La violence physique, les coups, ne font pas toujours partie de la panoplie du manipulateur

narcissique, en effet. Sa violence verbale est telle qu’elle peut largement suffire à ronger la partenaire. L’alternance de la douceur et de l’agressivité est une caractéristique de ce genre de relation. C’est ce va-et-vient continuel entre positif et négatif qui, en premier, déstabilise la victime. Elle est obligée de suivre un mouvement oscillatoire fort. Au bout du compte, la tête lui tourne, au sens propre comme au figuré : elle ne sait plus à quoi s’en tenir, elle hésite à juger sévèrement, puis hésite à pardonner, puis pardonne, se disant que ça ne se reproduira plus, qu’il changera, que ce n’est pas si grave…

«    J’ai souvent pensé qu’il était capable de faire des efforts, de modifier sa conduite. Je n’envisageais pas du tout de remettre en cause notre couple. Mais, même pendant les périodes de calme, au fil du temps j’ai remarqué que, malgré des compliments parfois abondants – et apparemment sincères –, il avait le réflexe de me rabaisser très souvent, au quotidien. D’après lui, je faisais tout mal. Et il concluait aussitôt : tu es paresseuse. Il voulait dire en somme que je ne m’appliquais pas. Alain est extrêmement exigeant, pointilleux ; tout doit être parfait. »

Ce type d’homme exige beaucoup : il faut se montrer au niveau ; il sait pointer du doigt la moindre imperfection. L’humiliation, parfois l’intimidation et les menaces font partie de son arsenal habituel. Il fait constamment des remarques sur le physique, les goûts, les choix, la sexualité, les capacités, les amies, le travail. Abreuvée de considérations négatives, la femme finit par vraiment douter d’elle-même car s’il existe, au sein d’une relation normale et saine, des critiques constructives, destinées à stimuler, à porter l’autre à s’améliorer, le pervers narcissique ne manie, lui, que la critique destructrice, brute et sans perspective. Les encouragements ne rentrent pas dans son discours. Et lorsque sa partenaire lui résiste, les sanctions tombent immédiatement : silence, mépris, absence, insultes.

«  Alain n’aimait pas discuter de lui et des mots qu’il avait prononcés ; il détestait que je lui rappelle les injures, les paroles blessantes qu’il avait eues à mon égard. Quand il avait tort, il minimisait toujours. Il trouvait que ce n’était pas grave de me traiter de putain… que je n’avais pas à en faire toute une histoire. On pouvait oublier ça, disait-il ; mais en moi, cela s’accumulait, jusqu’à devenir intolérable. »

Les insultes et la maltraitance verbale ont un rôle majeur. Il s’agit d’une arme puissante qui terrasse l’autre et le laisse sans voix. Que dire devant l’absurdité ? Il n’y a pas d’arguments, pas de défense possible. Lorsque ces scènes terribles surviennent devant les enfants, quand il y en a, elles enclenchent un processus destructeur sur toute la famille. La femme se défend comme elle peut, souvent maladroitement. Elle se débat, tente vainement de réagir. Dans d’autres cas, elle a peur, se résigne, en attendant que « ça passe ». Dans tous les cas, elle est peu à peu détruite : elle se désagrège, perd ses moyens, son assurance. Elle peut être amenée à s’interdire toute activité personnelle afin de se conformer à la volonté de l’autre, et aussi pour éviter de provoquer des scènes de ménage.

«  Quand j’ai arrêté l’université, j’ai d’abord été soulagée : je pouvais enfin me consacrer au foyer, être présente et plus efficace. Alain me demandait de temps en temps de l’aider à corriger des copies. Comme je parle assez bien l’anglais, puisque ma mère est originaire de Manchester, pour moi c’était agréable. Plus tard, j’ai compris que j’avais commis une erreur, que l’abandon de mes études avait marqué le début d’une sorte d’esclavage. Par ailleurs, nos relations se détérioraient. Au lit, Alain devenait brusque, il voulait me faire faire des choses que je n’aimais pas ; il me demandait des fellations, alors que je déteste ça… D’après lui, je n’étais pas assez libérée. Il disait souvent : “Je ferais mieux de m’en chercher une autre ; je te trouve un peu gourde, avec tes réticences.” D’autres fois, il était plus calme, plus conciliant, me traitait comme une brave petite. Dans ces moments-là, je me sentais apaisée. Je croyais avoir acquis définitivement sa tendresse… J’avais quand même peur qu’il prenne une maîtresse plus jolie, plus habile et plus délurée que moi, plus intelligente, plus brillante. »

Le manipulateur narcissique aime faire remarquer à sa victime qu’elle n’est pas la seule partenaire possible, qu’il pourrait trouver mieux ailleurs. Cela provoque évidemment l’angoisse de la femme : il la met sous tension. Il joue donc avec son objet comme avec une marionnette, puisqu’il induit des pensées, des réactions.

Cette période destructrice peut s’étaler sur de longs mois, voire des années, alors que la femme perd progressivement de sa substance. Certains disent qu’elle « rétrécit comme une peau de chagrin », et c’est tout à fait vrai. On assiste réellement à un amenuisement de la personne.

Suite…